Bonjour à tous,
Permettez-moi d’abord de vous présenter mes meilleurs vœux pour cette année 2014. Qu’elle vous apporte « des jeux à n’en plus finir et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns », pour travestir légèrement les paroles d’un de mes célèbres compatriotes.
Et puis, alleï, comme c’est apparemment dans l’air du temps, je m’en vais moi aussi vous conter l’histoire de « Bruxelles 1893 » une fois.
Bien que je ne sois pas een echte brusseleïr, je suis kiekefretter depuis presque 20 ans et passionné de jeu depuis encore plus longtemps. Mon collègue Jef pourrait vous le dire : même au travail, je joue !
Convaincu de l’importance du jeu dans l’éducation des petits kets, je suis, entre autres, un membre actif de Ludobel qui œuvre pour la promotion culturelle du jeu en Belgique francophone.
J’ai cherché une base de jeu centrée sur le thème de l’architecture… |
Vautré dans le canapé
Je me souviens. C’était un jour de drache, en octobre 2010. Je regardais sur ARTE une émission expliquant que le premier bâtiment Art Nouveau au monde avait été construit à Bruxelles, par Victor Horta, en 1893. J’ai su à ce moment que j’avais mon sujet. En effet, je voulais faire un jeu sur Bruxelles depuis longtemps. Il me manquait juste le thème… et la mécanique.
J’ai alors réfléchi (ja, ça m’arrive parfois). J’ai cherché une base de jeu centrée sur le thème de l’architecture et, assez vite, m’est apparue l’image des tables d’architecte avec les deux grandes règles coulissantes qui se croisent. J’ai donc pensé à un plateau de jeu qui serait un tableau composé de différentes actions où coulisseraient deux lattes définissant une aire de jeu. Les actions principales sont venues logiquement pour un tel thème : construction, donc matériaux ; besoin d’argent donc vente, vente donc création d’œuvres. Le tout déclenché par pose d’ouvrier : quoi de mieux pour ce thème ?
Le premier prototype de “Bruxelles 1893”.
Ceci dit, pour moi qui ai, je l’avoue, deux mains gauches, construire un prototype avec des règles coulissantes, « ça c’est compliqué, tu sais ! ». J’ai donc opté pour une équerre (autre outil d’architecte) symbolisant ces deux réglettes. Il fallait encore trouver comment définir l’aire du plateau qui serait activée.
Qui dit architecture, dit mathématiques et géométrie, d’où l’idée des abscisses et ordonnées pour définir où placer l’équerre (ainsi que pour la marché de l’art, d’ailleurs !). A noter qu’au début, les deux emplacements possibles étaient définis non par des cartes mais par des dés « 4 », en forme de pyramide ; la pyramide étant symbole d’architecture depuis l’Egypte ancienne.
Ainsi est né le plateau « Art Nouveau », qui était à la base un plateau fixe (non découpé en bandes, comme c’est le cas aujourd’hui). Je me suis ensuite demandé comment encore optimiser ce tableau, d’où les différents bonus « colonnes » et « blason ».
Je me suis dit alors que c’était peut-être un peu trop. Le jeu risquait d’être lourd comme un bodding. Puis j’ai repensé à mon thème et j’ai décidé que si Victor Horta n’avait pas choisi la simplicité, je ne le ferais pas non plus ! Quand on est un zinneke, autant suivre l’exemple des grands castars, n’est-ce pas ?
Mais Bruxelles, ce n’est pas seulement l’Art Nouveau. Je me devais d’inclure dans ce jeu des sites incontournables, tels la Grand’Place, le Cinquantenaire ou le Palais Royal. Quant au Palais de Justice, c’est un clin d’œil à mon travail.
Premier contact
Rassurez-vous, je ne vais pas détailler le cheminement, parfois scabreux, de toute la conception de mon premier proto. Sachez seulement qu’en février 2011, je me sentais d’attaque à le faire jouer à mes amis dont, entre autres, Olivier Grégoire, l’auteur du l’incroyable « 6ème dimension » (Doumme, qu’est-ce qu’on attend pour l’éditer celui-là !). Sans vouloir faire le dikkenek, mes premiers testeurs ont de suite apprécié. J’étais moi-même assez content du résultat. Fort de ces encouragements, j’ai emmené mon proto dans différentes soirées-jeux et, ainsi, il a évolué petit à petit, surtout au niveau de l’équilibrage.
En octobre 2011, j’ai contacté Sébastien Dujardin. Pearl Games me semblait une évidence pour « Bruxelles ». J’espérais que « Bruxelles » le serait tout autant pour Pearl Games.
Bien que je sois arrivé chez lui avec le front ensanglanté (j’avais un blouch comme une cartache !), le premier contact fut tout de suite positif. Il était avec un de ses amis, un autre Etienne, un chouette peï. On a fait une partie entière. Quand je suis parti de chez Seb, il m’a demandé de lui envoyer un prototype. Chose que je n’ai pas faite, à ma grande honte. Il faut dire qu’à cette époque, je préparais un voyage de 8 mois en Amérique latine et que, je l’avoue également, je suis plutôt « lent à la tâche » (et à la tâche seulement !).
L’Aventure américaine
Toujours est-il que, le 2 janvier 2012, j’ai décollé pour le Guatemala. Avant de partir, j’avais tout de même demandé à un ami d’envoyer mon proto au concours EuropaLudi, en me disant : « Fourt ! Qui ne tente rien n’a rien, tu sais ! ».
Guatemala, Honduras, Mexique,… je visite les sites Maya et je me dis en voyant leur calendrier qu’il y aurait moyen d’en tirer une chouette mécanique de jeu.
Mi-mars, j’atterris à Ushuaia. Mon petit hôtel a een flââve liaison internet mais suffisante pour que je reçoive un mail m’informant que « Bruxelles 1893 » fait partie des 40 présélectionnés, sur les 150 jeux en compétition cette année-là.
Heureux, je suis !!! Puis, tout de suite moins quand on me demande une version anglaise de mes règles. Botfferdek !!! Evidemment, je n’avais pas ça ! Qu’à cela ne tienne, je me dis que je vais traduire mes règles, dont j’ai une copie dans ma boîte électronique. Mais, en relisant ma version française, je me suis très vite rendu compte qu’elles étaient incompréhensibles. Ecrites en Word, mal rédigées, sans exemples ni mise en page : une vrai brol ! Ca ou niks, c’était kif ! Mais, alleï, je suis pas une clette ! J’ai donc décidé de les réécrire entièrement, avant même d’en faire une traduction.
Le hic, c’est que je voyageais sac au dos, sans téléphone ni laptop, et que je changeais de lieux tous les trois jours. Amaï ! Ké stûûd, dis ! Ca m’a pris deux mois, en traversant l’Argentine, pour remplir cette tâche chaque fois que je trouvais un cybercafé plus ou moins fonctionnel (et là, zeg, j’en ai des anecdotes, mais je vous raconterai tout ça un jour autour d’une pintje !).
Enfin, ce fut scherp mais j’ai mis volle gaas et j’y suis arrivé ! Bolivie, Pérou,… en juillet (ouille, je me souviens encore de ce jour-là : j’avais survolé les lignes de Nazca dans un petit coucou, j’ai failli vomir tous mes chicons), enfin bref, j’ai reçu un mail me félicitant d’être parmi les 10 finalistes. Quand un peï m’a demandé si je voulais participer à la finale qui se tenait fin septembre à Granollers, près de Barcelone, je me suis dit « Nooon, peut-être !!! ».
Europa Ludi
Je suis rentré fin août en Belgique. Trois semaines plus tard, c’était beuze ! J’avais la surprise d’être primé à Granollers, aux côtes de Fabien Chevillon et David Gauthier, respectivement auteurs des excellents « 30 carats » et « Val d’Or » (« Domme, qu’est-ce qu’on attend pour l’éditer aussi, celui-là » !).
Sans vouloir faire de mon stoeff, sur scène, Tom Werneck m’a dit avoir beaucoup aimé mon jeu. Fier, j’étais ! Ca me fait penser qu’il faudrait que je recolle mon trophée, qui n’était pas solide.
Pearl Games
A mon retour, j’ai repris contact avec Sébastien. On a conclu en décembre 2012 (si je puis m’exprimer ainsi). J’étais vraiment honoré de signer chez Pearl Games. En outre, l’avantage de signer chez un « petit » éditeur (je parle ici de sa maison d’édition, pas de Sébastien), c’est qu’il travaille presque à l’artisanale. J’entends par là que nous nous sommes rencontrés plusieurs fois chez lui pour discuter des derniers détails, remettant notre ouvrage cent fois sur le métier. Je partageais même ses repas. J’ai d’ailleurs remarqué que c’est souvent lorsqu’il mange que ses idées lui viennent… Personnellement, c’est plutôt quand je bois !
De notre collaboration sont nées certaines modifications importantes, comme la division du plateau « Art Nouveau » en bandes, l’abandon des dés (trop aléatoires) au profit des cartes pour définir l’emplacement de l’équerre en début de manche ou encore les bonus « colonne » sous forme de carte. Dans mon proto, chaque colonne avait son propre bonus.
Je tiens à nouveau à remercier Sébastien de la confiance qu’il m’a témoignée et de son travail sur « Bruxelles 1893 ».
Une table de démonstration lors du salon d’Essen 2013.
Alexandre Roche
En parlant de travail, je dois aussi souligner les talents artistiques d’Alexandre Roche.
Pourtant, il est vrai que, au début, j’avais proposé à Sébastien le nom de François Schuiten, un géant de la bande dessinée belge, qui est en outre très impliqué dans la conservation du patrimoine bruxellois. J’avais eu l’occasion de le rencontrer en 2011 et lui avait alors parlé de mon projet. En avril 2013, François Schuiten nous a reçus, Sébastien et moi, dans son atelier.
Amaï, rencontrer François Schuiten, ça c’est quelque chose, tu sais ! Il était d’accord pour nous accorder gratuitement les droits sur ses illustrations. Malheureusement, il n’avait pas dessiné tous les immeubles dont nous avions besoin pour illustrer le jeu.
Sébastien a donc décidé de remettre le travail entre les mains d’Alexandre Roche. Alexandre, c’est un peu comme Manneken Pis : sans lui non plus, « Bruxelles » ne serait pas tout à fait « Bruxelles ». Je ne sais si c’est volontaire, mais le travail d’Alexandre a une indéniable « belgian touch’ » dans son effet « ligne claire ». Je tiens également à le remercier vivement.
ESSEN
Depuis, le jeu est sorti au salon d’Essen et connaît son petit succès. J’ai même à nouveau été primé, aux côtés d’Antoine BAUZA, lors du DAU FESTIVAL de Barcelone, en tant que « meilleur jeune auteur ». Meilleur que qui ? que quoi ? Je ne sais pas. « Jeune » : c’est discutable. Quant à « auteur »… on en reparlera si j’édite encore 2 ou 3 jeux (des projets sont en cours). En attendant, je me considère seulement comme un homme ayant eu la chance de réaliser concrètement, même si ce n’est qu’une seule fois, une des multiples facettes de sa passion.
Bon, je vais arrêter là, sinon on va encore me traiter de babbeleïr !
Mais je m’en voudrais de terminer sans remercier chaleureusement tous ceux et celles qui m’ont soutenu dans cette aventure ainsi que tous ceux qui ont (ou vont) joué(er) à « Bruxelles 1893 ». Qu’il vous procure beaucoup de plaisir. Merci à tous. Et bonne année 2014 !
Pour en savoir plus, les vidéos dans la Tric Trac TV :
► Le coupé court, c’est par là !
« Bruxelles 1893 »
Un jeu de Etienne Espreman
Illustré par Alexandre Roche
Publié chez Pearl Games
Pour 2 à 5 joueurs dès 14 ans
Public : Connaisseurs
Durée : 25 min par joueur
Prix : 55 €
Ce texte a été écrit par l’auteur du jeu.