Arts et jeux - après le débat - ce qu'on n'a pas pu dire

La semaine dernière, Phal, Mops, Tom V, Fred Henry et moi-même nous sommes livrés à un débat sur l’art et les jeux. C’est ici:http://www.trictrac.tv/video/Le_Debat_de_l_Intelligence_Jeu_Arts
Je n’ai pas l’habitude de participer à ce genre de discussion et étant d’un naturel plutôt timide, je n’ai pas pu exposer la moitié de ce que j’avais préparé. Je vous offre donc ici, en vrac, mes notes.
** Prière de ne pas regarder à la formulation ou à la syntaxe. Je n’ai malheureusement pas le temps de les rendre jolies, de les développer… !

Le jeu, de société et vidéo, se trouve dans une période de légitimation.
Il gagne ses lettres de noblesses. Curieusement, c’est à mon avis beaucoup son succès commercial des dernières années qui fait en sorte qu’on le prend au sérieux.
Parce que les grandes entreprises ont maintenant des budgets de centaines de millions pour produire un jeu vidéo et parce que ce marché génère des milliards de chiffres d’affaires, que les adultes jouent , on est moins prompt à affirmer que le jeu est réservé aux enfants ou aux attardés.
Depuis longtemps déjà les éditeurs et les auteurs, européens surtout, tentent de faire reconnaître le caractère culturel du jeu. Par exemple, on met l’accent sur son auteur – qui n’est plus un créateur ou un développeur.
Moi même, je suis d’avis que le jeu est une pratique culturelle et je milite pour qu’il soit reconnu comme tel.
Tout d’abord parce que j’y crois.
On ne joue pas aux mêmes jeux selon où on se trouve sur la planète, les groupes de joueurs sont varient d’un endroit à l’autre. Dans certaines sociétés, mentalités, le jeu semble presque réservé uniquement aux enfants alors qu’il est très bien vu de pratiquer les échecs à un haut niveau en Russie.
Aussi parce que de cette façon, il est plus facile d’intéresser des médias sérieux à aborder ce sujet. C’est bête, mais l’argument n’étant pas mensonger, pourquoi s’en priver ?
Je crois que cette accession au statut de pratique culturelle se réalise présentement.
Et donc pour certains, « l’étape » suivante, parce qu’on ne peut jamais s’arrêter, est de faire reconnaître le jeu comme une forme d’art.
Bruno Faidutti l’a fait récemment sur son blogue.
Le documentaire Video games : The movie, très populaire sur Netflix, le fait également.
Étant un professeur de littérature (retraité mais quand même), la question m’intéressait au plus haut point. Le jeu est-il une nouvelle forme d’art ?
Ce n’est pas parce que quelque chose est culturel que c’est de l’art… Art au sens artistique (cinéma, littérature, peinture, sculpture…) et non pas au sens art culinaire ou arts martiaux.
C’est le genre de questions tout à fait inutiles, propices aux débats animés, mais surtout, impossibles à répondre que j’apprécie.
Avant de poser un oui ou un non, j’ai cru bon d’énoncer des caractéristiques qui tirent dans un sens ou l’autre. Si tant bien qu’on s’entendra sur une définition de l’art…

Ce que les jeux ont en commun avec l’art
Les jeux sont un medium. Comme la peinture, la littérature, la danse.
Les jeux constituent une représentation du monde. Une vision de l’auteur, des créateurs.
Les jeux « contiennent » de l’art, utilisent l’art : la narration, les arts visuels, la musique.
Les jeux laissent place à une certaine forme d’interprétation, différentes stratégies, différentes façons de jouer. Il faut participer. Il n’y a pas d’art sans le regard.
Les jeux cherchent à faire vivre une émotion.
On peut même leur appliquer la théorie des champs de Bourdieu !
Ce qui distingue les jeux de la plupart des formes d’art…
Littérature, peinture (arts visuels), sculpture, danse, cinéma, musique
Règles précises « d’utilisation ».
Sauf exception, généralement, il y a peu d’intérêt à juste manipuler le matériel d’un jeu. De toute façon, si on fait juste jouer avec le matériel, le jeu n’en est plus un, il devient un jouet.
Le jeu existe dans et par la règle. C’est le seul élément commun à toutes les définitions du jeu.
Des règles aussi précises n’existent dans aucune autre forme d’art.
Dans le jeu, on a plutôt affaire à une résolution de problème qu’à de l’interprétation.
Notion de victoire – réussite vs défaite – échec, totalement incompatible avec la notion d’art telle que connue aujourd’hui.
Les jeux sont résolument plus mathématiques, font davantage appel à la raison que les formes d’arts connues (vs émotion).
Pour conclure, je trouve que les différences sont tellement marquées que pour ma part, je ne pense pas que le jeu soit une forme d’art.
Les exceptions qu’il faudrait concéder au jeu, l’élargissement de sens qu’il faudrait imposer au mot « art » me semble trop important.
Ça n’enlève rien au jeu. Au fond, tout cela n’est qu’étiquette. Le jeu est le jeu. Ou comme on l’a dit dans le débat, le jeu et l’art n’existent pas… !

Comet

Tout ce qui est dit par Comet me semble juste et bravo pour ses idées, dommage qu’il n’ait pas pu plus les exprimer sur le plateau.
De mon côté je ne ferai qu’ajouter une petite réflexion : il me semble que le résultat d’un débat sur la définition d’un objet artistique importe peu, la démarche est plus importante. Elle permet de prendre conscience de la longue histoire des productions artistiques, des idées esthétiques et donc de relativiser notre perception au quotidien. Je pense qu’il en va de même pour tous les domaines : chaque semaine voit un film consacré comme un “chef-d’oeuvre” qui sera pourtant oublié quelques années plus tard, et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.
Le temps et la mesure sont d’importants outils pour juger les choses.

Je ne suis pas public habituel des TTTV mais cette fois j’ai regardé et même si c’était sympa, j’ai tout de même regretté que vous ayiez eu peu la parole toi et Tom V.
On a à peu près entendu que M Phal asséner ses vérités en parlant fort. J’étais plutôt déçu même si c’était intéressant globalement.
Donc merci de nous partager ces idées ici ;)
Il y a notamment un point qui m’a fait réagir quand vous avez abordé la notion de règles toujours présente dans les jeux et pas dans l’art.
Or il vous a été rétorqué que l’art suit aussi des règles.
Je pense que même si dans certains cas c’est vrai, d’abord ça ne l’est sûrement pas toujours et surtout on peut profiter de l’art sans en connaître ni en suivre ses règles. Alors que ça ne me semble pas aussi évident avec un jeu…
Je peux prendre plaisir à contempler une oeuvre d’art sans en connaître ni ses règles de réalisation ni ses règles de lecture.
Par contre je ne pense pas pouvoir prendre plaisir à utiliser un jeu sans me conformer à ses règles. Ca pose la question d’en créer soi-même cependant.

Haaaa ben merci Comet de remettre le débat sur le tapis !
J’aime de la même façon les discussions infinies mais qui font voyager, et je suis sensible à ces nouveaux arguments…
Pour ma part je suis prompt en jugement et je suis tenté de dire que j’ai ENVIE que le jeu soit considéré comme un art, alors que dans un argumentaire aussi clair que le tiens - le vôtre, je sais jamais comment m’adresser aux autres sur les forums, tu, vous… Bigre - je perçois les limites, les impasses, de la reconnaissance artistique du jeu.
Il est vrai que ce type de problème nous confronte à une tentation : celle de revoir (encore !) la définition de l’art… Et si l’art était une attitude face à la vie, à l’existence ? Non pas l’objet lui-même, la chose fabriquée, et sa place dans les repères de la société, mais la démarche qui la produit ?
Le jeu, pour celui qui joue souvent, comme une respiration, comme un moment de rêverie, ou pour celui qui le crée, dans un cheminement de la pensée qui ne viendrait d’aucune commande, d’aucune attente spécifique, me semble constituer un énorme espace de liberté, et de créativité.
Quant à l’émotion, elle n’est pas si absente que ça du jeu : Dixit repose sur une rêverie, un lacher-prise, un abandon, presque… Certains jeux comme Tsuro me semblent éminemment “contemplatifs”, avec la notion de trace, de passage, en rivalité avec l’intentionnalité et le calcul du joueur… Et tous ces jeux de tuiles qui composent un plateau (un tableau?) peu à peu ne proposent-ils pas l’inlassable recommencement d’une création artistique collective dans laquelle la règle ne serait qu’un prétexte, un medium, elle aussi (ce que je peux ressentir avec Carcassonne, ou même Qwirkle)?
Bien sûr j’extrapole un peu, mais il y a une sorte d’art (de vivre?) dans l’abandon de l’être à un moment de jeu… Une bonne partie d’un bon jeu peut me marquer autant qu’un bon film, qu’une visite d’un musée ou qu’un disque… Et je ne parle pas forcément du jeu lui même, mais du moment de jeu, où je vais le vivre chaque fois différemment, comme quand j’écoute plusieurs fois un album dans l’année et que ce sont à chaque fois des moments différents…
Donc pour moi le jeu relève d’une perception artistique de l’existence… Il résonne avec cette conception de la vie (plaisir, énigme, gratuité voire vanité, recommencement)…

On parle de la création de jeu pas de sa pratique.
La question s’était posée chez Casus Belli il y a longtemps: le jeu de rôle, dixième art ?
Pour la pratique du jeu de plateau le simple fait d’avoir des règles incontournables pour en préserver l’essence me pencherais vraiment du côté de la négative. Il n’y pas de dépassement et le résultat obtenu pourra l’être par quelqu’un dans toute autre disposition.
Par définition le jeu de plateau me paraît fini, quelque soit le nombre de possibilités, il est restreint, cette restriction conduit forcément à une normalisation qui est difficilement conciliable avec la création pure.

En revanche la création de jeu, comme son nom l’indique, est libre et infinie. En tant que création, il s’agit d’une forme artistique. C’est un surgissement inattendu, même si il est recherché. Après dans ce débat l’avis le plus raisonnable me paraît quand même “après tout on s’en fout”… ;)

Ha bah oui, on s’en fout :wink: … Mais c’est plaisant de tous vous lire là dessus… Y’avait un autre topic y’a pas longtemps qui voulait poursuivre le débat, et j’étais un peu triste que ça s’arrête, parce que parler point de règle d’un jeu, nouvelle extension attendue ou comparer les ludothèques, bon, c’est cool, hein, mais c’est pas pour les comme moi qui ont dix jeux sous le coude et qui jouent une partie tous les quinze jours (encore qu’avec les gosses ça augmente, ils grandissent, youpi)…
Moi j’aime mieux ce type de causerie… Plus généraliste ou philosophique, moins technique… Y’en a pour tout le monde sur TT, on dirait…

Je suis d’accord avec la conclusion, que le jeu de société n’est pas de l’art.
Je diverge par contre sur quelques points, comme par exemple sur le fait que le jeu possède des règles plus précisent ou plus strictes que dans d’autres arts. Si je prends l’exemple de la littérature, rien que le fait de savoir lire et de comprendre le sens des mots me semble être des règles bien pus complexes que n’importe quel jeu, non? C’est pourtant bien toutes ces règles qu’il me faut savoir pour lire un livre et accéder à son contenu sans quoi il ne serait qu’un simple objet rectangulaire rempli de feuilles de papier noircies.
La peinture, quoiqu’on en pense, demande des années d’apprentissage des formes, de l’histoire, de la philosophie et de l’art sans quoi une peinture du 15eme siècle ne serait qu’une scène illustrée dépourvue de sens et de savoir - (ce que beaucoup de gens font par ailleurs) - regarder une image sans savoir comment et pourquoi elle a été produite est pour moi sans intérêt. Alors oui, on peut s’extasier sur la beauté et la prouesse technique, mais ce serait comme s’extasier devant une jolie phrase sans en comprendre le sens.
Pour en revenir à l’Art, je ne pense pas que le “medium” soit important pour être de l’art. Ce n’est pas parce que la peinture est un art que toutes les peintures en sont. Mettre de la couleur sur une toile n’en fait pas une oeuvre d’art pour autant. C’est la même chose pour tous les Arts.
Alors pourquoi le jeu de société ne sera sûrement jamais de l’art? Peut-être parce qu’il a une utilité intrinsèque et que l’art, lui, n’en a pas. Mais peut-être prouvera-t’il le contraire d’ici quelques années lorsqu’un jeu à exemplaire unique se vendra dans une galerie d’art. (je crois toutefois qu’un exemplaire du “Kriegspiel” de Guy Debord en cuivre tiré à 5 exemplaires se vend très cher chez les collectionneurs, mais j’imagine qu’il y a de nombreux autres exemples).
Bref, Art ou pas, longue vie aux jeux de société!

J’ai un peu du mal aussi avec la notion d’art dans le jeu de société. Au niveau des illustrations et du matériel, pourquoi pas (après tout, quelque part on est proche de la peinture et de la structure), mais ce qui intrinsèquement « fait » le jeu, c’est bien les règles. Et les règles instaurent plus un problème au sens mathématique du terme qu’à une notion d’interprétation, d’une forme de communication entre l’artiste et celui qui observe/écoute/manipule l’œuvre, qui fait pour moi l’essence de l’art.

Le jeu video souffre d’ailleurs un peu aussi de cette volonté plus ou moins forcée d’accéder au rang d’art. Comme si les concepteurs, mais surtout les joueurs, cherchaient une légitimité. Au final, il y a une approche assez cinématographique dans la conception des jeux video, intéressante mais qui n’en fait pas l’essence. Parce que c’est trop souvent au détriment du principe même du jeu, le fameux « gameplay » que l’on pourrait rapprocher des règles de nos jeux de société. Ce qui est intéressant, c’est que les joueurs de JV se réclament aussi souvent du monde du sport (et par ailleurs les JDS très compétitifs, comme les Echecs ou le Bridge sont parfois aussi considérés comme un sport). D’où deux questions subsidiaires :
- Le sport est-il un art ?
- Les mathématiques (et en particulier les activités de conception/modélisation/résolution de problèmes) sont-elles un art ?

bump (désolé)
Je viens de voir le débat et je n’ai pas bien compris pourquoi Fred Henry, disons, “mettait en retrait” les “ingénieurs ludiques”.
Mon point de vue sur le sujet (et je n’espère pas faire changer d’idée les autres), c’est que la création ludique, en tant qu’acte de création, est un Artisanat. Cela rejoint l’idée “d’ingénieurie ludique” et je ne comprends pas pourquoi il a voulu atténuer cette démarche par rapport à la sienne ou d’autres.