J’ai eu toutes sortes de discussions sur trictrac, récemment, dont plusieurs portaient notamment sur la question de la résurgence des jeux de l’école américaine. On m’a dit, quelque part, que je devrais lancer un nouveau sujet général plutôt que de commenter les jeux comme WoW et Descent dans leurs sujets respectifs, alors voilà.
Ma réflexion commence par un événement anecdotique. Aujourd’hui, même, je lisais quelque part un article sur le jeu “Medina”. Il m’est alors immédiatement venu une pensée:
“Tiens, Medina, ce jeu appartient à une autre époque ! Ça ne se fait presque plus”.
L’idée est sortie comme ça, avec un sourire, et sans que j’aie pu y réfléchir. En revevant sur cette réaction, je me dis qu’elle est tout de même assez révélatrice: quoiqu’il soit possible de trouver plusieurs contre-exemples dans le marché actuel, le jeu de société, à mon sens, est véritablement en train de se transformer. Il n’y a pas disparition du jeu typiquement allemand, certes, il est encore bien vivant, mais il y a quand même un changement de la garde.
Il existe en effet une forte tendance qui fait en sorte que ce que l’on pourrait nommer le “classicisme ludique” - le jeu épuré à l’allemande, aux thèmes cachant des mécanismes abstraits, à la complexité moyenne ou faible, au hasard généralement peu présent et à la durée variant entre 1 heure et 2 heures - pourra bientôt être délimité, grossièrement, entre 1995 (Catane) et 2003 (Montée de FFG, de Eagles, d’Asmodée, etc). Le mouvement aura eu ses classiques: Catane, Tigre et Euphrate, Puerto Rico, El Grande, Funkenschlag, Râ, Tikal, Torres, etc. et même quelques ajouts tardifs, tels que Caylus.
Que dire de l’époque qui arrive ? J’ai déjà plusieurs fois émis mon opinion: j’espère que la résurgence du jeu long à thématique bien présente ne sera pas simplement un retour du jeu à l’Américaine. J’espère que ce qui s’en vient sera en mesure d’intégrer ce qui a été acquis entre 1995 et 2005, par la domination du jeu allemand, à un nouveau genre qui exige un thème plus fort, une interaction plus grande, une immersion plus importante et un matériel moins austère.
C’est pourquoi je me suis dit déçu par ce que j’ai vu, ces dernières, en essayant à peu près systématiquement les derniers FFG et autres gros jeux. “À la lumière de ce classicisme” (oui, c’est une expression un peu malheureuse) j’attends davantage de la génération suivante, non pas que je sois réfractaire au changement, voire réactionnaire. Pas du tout: je suis d’accord pour clore une époque - même si j’espère, même si je suis certain qu’il y aura encore de très bons jeux “typiquement allemands” - mais j’attends plus. Il me semble que les grosses productions actuelles manquent d’équilibre et de mécanismes favorisant (au moins un peu) la réflexion; qu’ils sortent souvent un peu trop rapidement, sans avoir été bien testés; qu’ils sont un peu grossiers et mal équarris et qu’ils reposent peut-être trop sur le hasard. J’ai peut-être tort, et de toute manières, mon opinion n’engage que moi, mais je vois mal en quoi ces jeux arrivent à s’inspirer de ce qui a été fait ces dix dernières années.
Suis-je donc le seul à penser que les gros jeux que l’on voit sortir présentement sont, au mieux, des imitations des jeux de la période des Space Hulk et Cosmic Encounter, qui étaient fascinants quand ils sont sortis, mais qu’il est bien inutile de refondre ? Du gros jeu, à nouveau: oui ! Des jeux comme dans les années 80 ? Non, c’est purement régressif.
C’était seulement mon opinion, mais je vous invite à me faire part de votre vision des choses.
Par ailleurs, je dois dire que j’attends beaucoup de la production française dans les années à venir: quand je vois ce que font actuellement Serge Laget (Je pense aussi bien aux Chevaliers qu’à Mare Nsotrum), Christophe Boelinger et Bruno Faidutti (notamment son remake de son meurtre à l’abbaye), par exemple, je me dis qu’ils sont beaucoup plus proches de ce que l’on peut espérer de cette nouvelle génération…
Je ne suis pas tout à fait d’accord avec toi. Tout simplement sur ta classification. Si tu classes Funkendchlag, Puerto et Caylus dans le jeu à l’allemande, alors cette branche est plus vivante que jamais.
Pour moi, ce qui a tendance à être moins présent, c’est le jeu à l’allemande, le vrai : Medina, Kardinal und König, Attila, Durch die Wüste et d’autres. Mais ça reste surtout vrai en regard d’un renouveau du jeu américain. En effet, des jeux comme Les Aventuriers du rail, Hazienda et bien d’autres montre que le jeu allemand est très présent, même s’il est peut être moins là qu’avant. Pour moi, des jeux comme Caylus, Puerto, Zavandor ont su piocher ce qu’il fallait (ou ce qui me plait) dans le jeu américain : un thème un peu plus sympa.
Mais les jeux américains n’ont pas su aller chercher ce que j’attends : des vraies réglées comme il faut, sans des tonnes de FAQ sur le site de l’éditeur. Des vrais tests de jeu manquent à ce marché qui reste donc cantonné à un marché de nostalgiques. Il y a certes des améliorations, mais elles sont lentes. Le marché allemand est moins abstrait, c’est en ça qu’il a muté, qu’il s’est adapté.
Mais restons objectifs, en jeu de plateau (donc en excluant les petis jeux de cartes), les Top ventes restent Carcassonne, Colons et LADR. Ces jeux sont capables de séduire un large public. Et les nouveaux jeux allemands (Caylus, Funken, Zavandor) ou les nouveaux jeux américains n’ont aucune chance de séduire ce public. Donc le marché restera sur ces modèles qui marchent et qui permettent, de temps en temps, de sortir des gros succès.
D’un autre coté, je pense que ce que l’on observe, c’est une multiplication du nombre d’éditeurs, capables d’offrir une production plus ciblée, plus à même de nous séduire, nous, les “gros” joueurs. Et cette diversité est assez nouvelle, avec des édteurs comme Eagle Games, les nouveaux FFG, Splotter…
Plus d’éditeurs, plus de gros jeux, des jeux allemands avec un peu plus de thème, tout ceci est le fait d’une lente évolution plus que d’une réelle mutation, je pense.
Je ne suis pas un grand spécialiste, mais il me semble qu’un Doom ou un Descent s’éloignent quand même un peu des usines à gaz qu’étaient les jeux américains des années 80/90. On va vers des parties moins longues, des mécanismes un peu moins fatidieux, non ?
Pour moi, un Wallace est un représentant de cette nouvelle tendance (du jeu lourd à thème fort, mais pas trop fastidieux / prise de chou quand même). Sa relecture de Conquest of the Empire est d’ailleurs intéressante à ce niveau-là.
Il faut etre realiste et se rendre compte que le jeu a l’americaine a su quand meme se moderniser un tant soit peu, meme si des contre-exemples existent, les temps de parties sont loins des monstres d’antant. C’est au tour du jeu a l’allemande de le faire en rendant les choses plus attrayantes qu’une mecanique car tous les joueurs ne sont pas des mecanos dans l’ame.
Ce qui est sur, c’est que certains editeurs prennent des risques avec des enormes boites pleines de matos et qui ne se basent que sur du hasard. Maintenant il faut bien comprendre que l’amusement est au rendez-vous pour la masse, celle qui reste a convaincre, pas le joueur qui passe 10h par semaine devant une table.
Un jour, tu verras, ils sortiront un ti3 avec des combats a la vinci
Pour le jeu a l’allemande, reste que les mecanismes s’essouflent un peu, et meme si certains jeux mixent a merveille plusieurs choses existantes, le joueur passione peut y voir une perte ou du rechauffe.
Tout de meme il reste des bonnes choses cette annee comme Caylus ou Antike.
Enfin, pendant toute la periode que tu cites, tu devrais tenir en jeux encore 100 ans ![]()
SuperDéfi dit:C'est au tour du jeu a l'allemande de le faire en rendant les choses plus attrayantes qu'une mecanique car tous les joueurs ne sont pas des mecanos dans l'ame.
Je comprend pas bien la remarque, ou alors c'est qu'il y a 2 écoles de jeu à l'allemande : l'école Catane, bohnhanza, Carcassonne et l'école Euphrat Tikal, Torres.
Le problème, c'est l'immensité des jeux qui se situent à la frontière de ces 2 écoles.
Oui, bien sûr, il est clair que le jeu à l’Allemande ne vas pas disparaître bientôt, ce n’est pas ce que je voulais dire. Et pourtant, j’ai quand même l’impression que certains jeux à l’Allemande que l’on pourrait dire “classiques” ne se font plus. Caylus, Keythedral, Power Grid, c’Est clairement du jeu allemand, mais pour une raison que j’aimerais bien définir, ce n’est pas exactement le même genre que Tikal, Torres, Medina, Through the Desert, etc. On en voit vraiment beaucoup moins de ces jeux très épurés…
Enfin, voilà.
On pourra parler longtemps, donner des milliers de contre exemples. La classification des jeux, bien que parfois discutable, demeure bien fondée. C’est un peu comme en littérature ou en histoire, on enseigne des courants littéraires ou des périodes historiques, sachant très bien que ce ne sont que des raccourcis pas très exhaustifs. Toute modélisation, tout résumé doit sacrifier un peu de précision. Alors on peut refuser cette modélisation parce qu’on trouve des contre exemples et arrêter la réflexion… Je préfère accepter ses défauts et réfléchir.
Alors je commence à répondre.
Je crois que Solipsiste n’a pas tout à fait tort. Nous assistons à une mutation (lente) des jeux. Une osmose entre les écoles? Intuitivement, je m’étais dit que les jeux dits allemands intégraient peut-être un peu mieux les thèmes et que les Américains “huilaient” leurs jeux, ils les rendaient plus fluides. À ce titre, il faut absolument lire la note de Peterson à la fin des règlements de TI3. Il exlique le cheminement de ce jeu, de la première version à la dernière, c’est très intéressant. Il nous dit carrément comment trois jeux européens lui ont permis d’améliorer TI en le rendant plus fluide. Ces jeux sont Citadelles, Vinci et Puerto Rico. C’est donc un bel exemple de croisement entre l’américain et l’européen.
Aussi, Ticket to ride, THE jeu de l’année (et probablement de la première décennie du 21e) me rappelle davantage le jeu allemand que le jeu américain, et pourtant l’auteur vient vous savez d’où.
Pourtant, c’est le même Peterson, soucieux de développer des jeux américains épurés, améliorés (TI3, AGOT), qui crée et édite ces choses, ces machins, WoW, Doom, Warcraft the board game, Descent, qui ne font, comme Solipsiste le souligne, qu’étirer la sauce des jeux du passé; quelqu’un peut m’expliquer la différence entre Doom, Descent et Héroquest? Oui, on va trouver quelques détails différents, mais dans l’ensemble… Alors on peut citer Pierre Falardeau, un cinéaste québécois assez populaire.
“Les boeufs sont lents mais la Terre est patiente”
Ça change, mais si vite…
Je constate en terminant que ma ludothèque est à plus de 35% française. Et si j’élimine de vieux jeux reçus il y a longtemps et auxquels je ne joue plus, ça augmente encore. Bref, moi aussi j’aime bien des jeux français. Il semble que ces auteurs ont le soucis du plaisir des joueurs. Il y a des sourires autour de la table, ce que je ne retrouve pas beaucoup avec des jeux très typés des écoles mentionnées plus haut… Disons War and peace et Attika.
Comet
Solipsiste dit:Oui, bien sûr, il est clair que le jeu à l'Allemande ne vas pas disparaître bientôt, ce n'est pas ce que je voulais dire. Et pourtant, j'ai quand même l'impression que certains jeux à l'Allemande que l'on pourrait dire "classiques" ne se font plus. Caylus, Keythedral, Power Grid, c'Est clairement du jeu allemand, mais pour une raison que j'aimerais bien définir, ce n'est pas exactement le même genre que Tikal, Torres, Medina, Through the Desert, etc. On en voit vraiment beaucoup moins de ces jeux très épurés...
Enfin, voilà.
Je suis d'accord. La différence entre ces deux types de jeux, c'est surtout le niveau d'abstraction qui est quand même nettement plus élevé dans les deuxièmes que dans les premiers. Même si pour moi, Tikal est un peu plus dans la première catégorie. Mais le thème de Through the desert est facilement transposable (il a été modifié d'ailleurs par rapport au proto). Changer le thème d'un Funkenschlag ou d'un Caylus s'avère nettement plus difficile. Il y a donc un glissement certain du jeu allemand vers plus de thème.