Les familles se prennent au jeu

paru dans La Croix du 03/10/2007

Les familles se prennent au jeu
Plus qu’un passe-temps, les jeux de société donnent l’occasion de passer des moments privilégiés de détente, et de plaisir partagé


De tout le mobilier de la famille Martin, la vieille armoire qui trône dans le salon est, à l’évidence, le meuble le plus prisé. Non à cause de son grand âge mais, plus sûrement, parce que cette géante de 2,10 m de haut sur 1,60 m de large, entrée dans la famille en 1910, n’a jamais manqué à sa vocation de receleuse de jeux et autres amusements de toutes sortes.

« Je l’ai héritée de ma mère qui, elle-même, l’avait reçue de sa grand-mère », explique Élisabeth, 45 ans et mère de quatre enfants. Et d’ajouter avec un plaisir non dissimulé : « Maintenant, c’est moi qui veille sur les petits chevaux, les dames, les rois pour qu’ils n’abandonnent pas leur service ! » Élisabeth est une joueuse, une vraie, une pure. Une inconditionnelle des parties endiablées où, avec ses enfants, elle « attaque », elle « mange », elle ruse, elle bluffe, pour en définitive gagner ou perdre. Peu lui importe avec quoi, quand et comment elle joue. « Ce qui compte, martèle Élisabeth, c’est de jouer, de s’amuser en jouant. »

Pourtant, ce qui semble si naturel et facile pour Élisabeth ne l’est pas pour tous les parents. Tant s’en faut. Tout en ayant souvent conscience de « passer à côté de quelque chose d’important », certains reconnaissent même qu’ils rechignent à jouer avec leurs enfants. Ainsi Claire, 40 ans, mère d’Olivia, 12 ans et de Pierre, 10 ans, avoue : « Jouer avec mes enfants m’ennuie prodigieusement. C’était déjà le cas lorsqu’ils étaient petits et c’est toujours vrai maintenant qu’ils sont plus grands. Quand ils me réclament une partie de Uno ou d’autre chose, je trouve toujours un prétexte pour me dérober, avoue-t-elle, et secrètement, j’espère que leur père sera partant. »

Un plaisir pour les uns, une corvée pour les autres. Pourquoi ? « Le plaisir de jouer et sa transmission dépendent beaucoup de ce que les parents ont eux-mêmes connu comme expérience de jeu dans leur enfance et les impressions qu’ils en ont conservées », explique Patrice Huerre, psychiatre et auteur du livre Place au jeu (1). Et d’interroger : « Ont-ils suffisamment bénéficié d’occasions de jeu, surtout, en ont-ils gardé de bons souvenirs ? Ou sont-ils “d’anciens enfants” pour qui jouer représentait un domaine un peu mystérieux, dont les plaisirs et les vertus demeuraient étrangers ? »

En effet, il ne suffit pas toujours de jouer pour trouver du plaisir. En témoigne Pierre, 39 ans, père de deux jeunes enfants : « Il n’y avait que deux jeux chez moi, le Monopoly et les échecs. Résultat, au Monopoly, je m’ennuyais à mourir dans des parties qui s’éternisaient et aux échecs, je subissais les sarcasmes de mon père qui détestait que je le pile. Ne me parlez plus de jeu de société ! »

Beaucoup invoquent le manque de temps
Les mauvais souvenirs d’enfance ne sont pas les seules raisons invoquées par ces parents récalcitrants. Un certain nombre d’entre eux voient dans l’activité ludique une perte de temps. «Encore trop d’adultes disent aux jeunes : “tu n’as rien de mieux à faire que de t’amuser”, déplore Catherine Dumonteil-Kremer, consultante familiale, éducatrice Montessori et auteur de Jouer ensemble autrement (2). Mais ces parents se trompent, ajoute-t-elle, car dans le jeu, il se passe des choses qui ne se passent à aucun autre moment de la vie réelle. On se permet des audaces et des prises de risque sans se mettre réellement en danger, ce qui est très structurant.»

Enfin, pour justifier le fait que le jeu n’ait pas sa place dans leur famille, beaucoup invoquent le manque de temps et la fatigue. C’est le cas d’Anne-Lise, commerciale dans une multinationale : « Je suis assez joueuse moi-même et je rêve de grandes parties de Trivial Pursuit ou de Cranium avec mes ados, confie-t-elle, mais nous vivons les uns et les autres à 130 à l’heure. Mon mari est souvent en déplacement et entre le boulot, les courses, les études, les scouts, les sorties, les horaires décalés des uns et des autres, il n’y a pas moyen de se réunir autour d’un plateau de jeu. »

Quoi qu’il en soit des raisons avancées par les uns, le jeu occupe le terrain, d’année en année, dans d’autres familles. Celles-ci fréquentent les ludothèques, participent aux Fêtes du jeu, sont à l’affût des nouvelles trouvailles des inventeurs de jeux, guettent l’As d’or décerné chaque année par le Festival international du jeu, surfent sur les sites consacrés à leur activité favorite pour se concocter de belles parties de détente, de rire et de bonheur.

Pourquoi ce retour en force de ce plaisir simple et convivial ? Chantal Barthélémy-Ruiz, spécialiste des sciences du jeu à l’université de Paris XIII et fondatrice de l’association Permis de jouer, n’hésite pas à répondre : « À l’heure où la vie de chacun est éclatée et où les liens sont distendus, le jeu fait office de rassembleur intergénérationnel. On joue avec ses parents, avec ses grands-parents ou avec ses frères et sœurs et l’air de rien, on se dit des choses, on se révèle, on échange, on rit, bref on prend conscience du plaisir d’être reliés les uns aux autres. »

Souvent aussi, les parents voient dans ces moments ludiques, le moyen de « déscotcher » leurs enfants de la télé ou de l’ordinateur. Tel Damien, 49 ans et père de cinq enfants âgés de 21 ans à 10 ans : « Quand je vois, avoue-t-il, l’un ou l’autre de mes enfants prêt à regarder une bêtise à la télé ou à “s’enfermer” dans un jeu vidéo, je lui propose de faire une partie et souvent, cela marche. Piler son père, c’est quand même ce qu’il y a de plus intéressant, non ? »

Une multitude de jeux possibles
Aujourd’hui, le choix des jeux est quasi illimité. Il y en a pour tous les goûts, tous les âges et toutes les circonstances. À côté des classiques poker, belote, échecs, dames, Monopoly, nain jaune, Trivial, etc., les concepteurs de jeux, joueurs passionnés eux-mêmes, ne cessent d’inventer de nouvelles astuces pour renouveler et diversifier les plaisirs. La tendance étant depuis une dizaine d’années de laisser moins de place au hasard et de faire davantage appel à la stratégie, à la réflexion, à l’anticipation ou aux effets d’ambiance.

À l’heure de la mondialisation et de la culture Internet, tous les coups sont permis et notamment celui de transporter les protagonistes dans le temps et dans l’espace d’un simple coup de dé : dans la Florence de la Renaissance ou dans la cité médiévale de Carcassonne ! Même les familles en difficulté que rencontre Marie-Louise Chaptal, sociologue et animatrice bénévole à ATD Quart Monde, « sont friandes de ces nouveaux jeux de plateau qui stimulent l’imagination des joueurs, plus directement et plus facilement qu’un roman ».

Comment se retrouver dans une telle profusion ? Comment choisir ce qui, au final, amusera la famille ? « Toute la difficulté est là », confirme Marine Granger, directrice à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) d’une des plus grandes ludothèques de France. C’est pour aider les familles et pour les conseiller que nous existons. Dans toutes les ludothèques, seul ou en famille, il est possible de tester les jeux sur place et de les emprunter. » Et ceux qui n’ont pas la chance de bénéficier d’un tel service de proximité peuvent faire appel aux conseils donnés sur les sites spécialisés. Une chose est certaine, anciens ou nouveaux, en bois ou en plastique, les jeux ont encore de l’avenir devant eux pour réjouir petits et grands.
AGNES AUSCHITZKA


(1) Place au jeu. Jouer pour apprendre à vivre, de Patrice Huerre, Éd.Nathan, 143 p., 14,95 €.
(2) Jouons ensemble… autrement. Améliorer nos relations par le jeu, de Catherine Dumonteil-Kremer, Éd. La Plage, 160 p., 12 €.

Merci pour l’article. Le journaliste a bien creusé son sujet bravo…

Sinon il faudrait surement déplacer cela vers discutons jeux, non?!? Un modo!!???

Merci bertrand :)

un bel article, bien structuré et sans exclusive, qui débouche sur une excellente ouverture à travers les ludothèques ou internet. :pouicok:

Dommage que ce soit dans La Croix…

jester dit:Dommage que ce soit dans La Croix...


ah, pourquoi ?

Parce que c’est un journal catho… et donc ne va pas être lu par le grand public ! (pas par moi par exemple car j’essaie de croire en moi et c’est déjà assez difficile :lol: )

jester dit:Parce que c'est un journal catho... et donc ne va pas être lu par le grand public !


l'avantage, c'est qu'il sera lu.
d'une part, la croix, c'est un lectorat à + de 95% d'abonnés donc de lecteurs en principe attaché au contenu de leur quotidien.
d'autre part, c'est le groupe Bayard Presse : sa part de financement par la publicité est minoritaire. donc l'article ne sera pas noyé.

enfin, la diffusion de La Croix va au-delà du seul lectorat catholique.
la preuve : je vais régulièrement sur le site du journal.

sa diffusion et sa lisibilité sera sûrement bien réelle, et tout cas moins diffuse qu'une parution dans un journal plus "grand public"

La Croix est notoirement ce qu’on pourrait appeler un “bon” journal. Sa notoriété dépasse donc le milieu “catholique” et s’étend même aux “bouffeurs de curés”.

Pour info, son tirage est aux alentours de 100.000 exemplaires. A comparer aux 530.000 du Parisien et aux 350.000 du Monde et du Figaro certes mais Libé et Les Echos tirent à 140.000, pas si éloigné et Paris Turf ne tire qu’à 80.000 :wink:

En résumé, je classerais clairement La Croix dans la presse “Grand Public”.

Oliv dit:La Croix est notoirement ce qu'on pourrait appeler un "bon" journal. Sa notoriété dépasse donc le milieu "catholique" et s'étend même aux "bouffeurs de curés".
Pour info, son tirage est aux alentours de 100.000 exemplaires. A comparer aux 530.000 du Parisien et aux 350.000 du Monde et du Figaro certes mais Libé et Les Echos tirent à 140.000, pas si éloigné et Paris Turf ne tire qu'à 80.000 :wink:
En résumé, je classerais clairement La Croix dans la presse "Grand Public".


La presse n'est pas "Grand Public"... TF1 est "Grand Public".
jester dit: La presse n'est pas "Grand Public"... TF1 est "Grand Public".


je ne sais pas, je ne regarde pas la télé.

kouyne, ménagère lambda de moins de 50 ans
jester dit:La presse n'est pas "Grand Public"... TF1 est "Grand Public".

Il s'agit certes d'une question d'échelle.

Cela dit, si tu prends "Grand Public" dans son acception "qui touche un public non spécialiste et qui peut donc faire découvrir les jeux de société à la ménagère de moins de 50 ans qu'est Kouynemum", alors la presse nationale quotidienne est bien "Grand Public". Et La Croix l'est plus que JsP par exemple, même si son audience est moins large que celle de TF1, je te l'accorde (encore qu'avec un taux de transformation sans doute meilleur).

Très bon article… :pouicbravo:

Kouynemum dit:kouyne, ménagère lambda de moins de 50 ans
Vraiment ??? :roll:

Ok, c’est un coup très très bas, de chez pas beau… T’auras le droit de me taper à Essen… :oops: :oops: :oops:

Mattintheweb dit:Très bon article... :pouicbravo:
Kouynemum dit:kouyne, ménagère lambda de moins de 50 ans
Vraiment ??? :roll:
Ok, c'est un coup très très bas, de chez pas beau... T'auras le droit de me taper à Essen... :oops: :oops: :oops:


ah ! ah ! erreur stratégique :twisted:
maintenant, je vais pouvoir te culpabiliser à fond à fond pendant toute la durée du salon...

je trouve l’article très intéressant et il a le mérite d’exister : c’est un début. Comme le passage de supervilain sur france inter, sur france3 etc… Cela fait partie d’un début pour sortir le JDP du cliché habituel : pour enfants attardés je caricature :) )

J’ai entendu dire que quelqu’un mentait sur son (grand) âge, par ici ? Tss, tss, ts…


Stéphane, qui ne va pas à Essen ! :twisted:


:oops: :arrow:

C’est pas la 1ere fois que la croix nous pond un bon article sur le jeu.
En tout cas bravo, le journaliste.

arthemix dit: Stéphane, qui ne va pas à Essen ! :twisted:


mais peut-être à cannes ?! :pouicgun: