[PIY#01] - Pouic It Yourself - Fabriquer les tuiles d'un prototype à la main

Note de la Commission Editoriale Cyrano : cet article est un retravail (avec l’accord et la contribution de l’auteur :grin: ) d’un sujet ouvert par @francois-xil, merci à lui !
La série des Pouic It Yourself visera à mettre en avant les sujets du forum traitant des réalisations “hand-made” et de leur process dans l’univers ludique, et non spécifiques à un jeu en particulier (matériel de prototype). Les timings de sortie seront bien évidemment variables selon les publications de la communauté !


Un peu de contexte…

Salut,

Comme quelques autres forumeurs qui fourmillent d’idées, je me suis lancé dans la création de mon premier jeu de société home-made (un jeu 4X). Sans entrer dans les détails, la réalisation d’un prototype jouable a rapidement nécessité la fabrication de nombreuses tuiles (plusieurs dizaines de tuiles carrées aux coins arrondis d’environ 4cm de côté). Elles devaient être :

  • rigides,
  • imprimées recto-verso,
  • de bord et rendu propre.

Contrainte supplémentaire : il est nécessaire de récupérer et conserver le punchboard des tuiles après découpage, qui est réutilisé pour le gameplay de mon prototype.



exemple d’une tuile faite maison


Les débuts du prototypage ? Que des tuiles !

La matière est bien plus têtue qu’un Photoshop…

Mon jeu était initialement pensé sur un dallage hexagonal. Mais lors de la réalisation des premiers prototypes utilisant un carton épais et un cutter (et beaucoup d’huile de coude), je me suis heurté à plusieurs problèmes, rendant impossible la découpe propre des hexagones dont le côté ferait à peine 1cm :

  • les coups de cutter dépassant inévitablement,
  • le carton 3mm utilisé épuisant à couper,
  • les revers des coupes plein de bavures,
  • et; en plus de tous ces défauts, un temps de réalisation extrêment long !

Une première expérience de “fait-maison” qui se solde donc par une catastrophe, et qui ne me laisse à priori plus comme solution que le recours à une impression et découpe laser professionnelle.

Après plusieurs échanges avec des imprimeurs (Bretagne / Paris / Belgique), cette solution n’en est finalement pas une : coûts trop élevés et refonte graphique nécessaire pour produire les fichiers d’impression.
J’envisage éventuellement d’attendre la toute fin du process de création pour payer une seule impression une fois le design du jeu terminé, et pouvoir compter sur a minima un exemplaire de mon “beau-proto-pour-les-salons”.

Cependant, cela me condamnait à ne PAS avoir de matériel correct pour les parties de test et d’ajustement. Or, la beauté et l’ergonomie du matériel est très importante pour le plaisir de jouer. Surtout quand on va avoir presque 200 cases devant soi où décider de ses prochains mouvements et déploiements pour contrôler le territoire : il faut que le terrain soit propre et facilement compréhensible.

Personnellement, je n’envisage pas de conduire mes multiples parties de test dans ces conditions. J’ai donc repris ma réflexion sur cette question si cruciale :

Comment réussir à réaliser un prototype correct qui me permette de tester mon jeu avec plaisir ?

Sous les tuiles, l’espoir

Et parfois, la contrainte donne naissance à la créativité.

Puisque la forme hexagonale des tuiles me crée des exigences matérielles techniques trop fortes, puis-je adapter mon gameplay à des cases carrées sans perdre en sensation de jeu ? Peut-être qu’il suffit de dire dans la règle qu’on se déplace en ligne/colonnes/diagonales de la même façon…

Hop, je refais finalement tout en carrés (un “hop” qui me prend quand même 2 mois :grin:). Et le premier miracle s’accomplit : la mécanique de mon jeu s’adapte parfaitement au nouveau format carré des tuiles.

Afin d’optimiser encore plus les efforts nécessaires sur la réalisation de mon prototype, je fais en plus le choix de “densifier” les éléments de jeu sur une seule tuile. Mon unité de jeu reste la case, mais désormais chaque tuile carrée contiendra 4 cases (une dans chaque coin).

Cette nouvelle évolution me permet de réaliser des tuiles plus grandes (4cm de côté désormais), plus facilement manipulables, et surtout de considérablement réduire le nombre de tuile à réaliser, sans diminuer le nombre de cases de mon jeu !

Mieux encore, la nouvelle organisation d’une tuile apporte avec elle de nouvelles possibilités de mécaniques selon la répartition des cases. Deuxième miracle !

Cependant, la forme carrée des tuiles entraîne de nouvelles contraintes, notamment un problème de “dallage” sur la table.

En effet, des tuiles hexagonales s’encastrent bien les unes aux autres, et se stabilisent sur 6 côtés de contact (ça bouge peu, c’est assez propre). Mais les carrés de 4cm de côté “flottent”, et une fois une douzaine de tuiles posées, les espaces vides se retrouvent de biais et décalés, ne permettant plus d’y placer une autre tuile proprement sans tout réajuster.

Et c’est en dépunchant un jeu neuf que le troisième miracle prend forme ! Je me rends compte qu’un punchboard permet très simplement de remettre l’élément dans son trou à volonté, sans effort.
Ma planche de tuile va donc devenir, une fois évidée, la matrice de l’espace de jeu de mon prototype !


Eurêka, il fallait EMBOUTIR des tuiles au format CARRE, agrandies et DENSIFIEES, et garder les PUNCHBOARDS INTACTS comme zone de jeu !


On ne coupe pas à la découpe

En retravaillant le design de mon jeu sans en changer l’essence pour faciliter la création d’un prototype, je suis donc passé :

  • de tuiles hexagonales à carrées,
  • de tuile à 1 case à 4 cases,
  • d’une zone de placement libre à un plateau de jeu délimité.

Les contraintes techniques de réalisation de mon prototype ont nourri la conception de la mécanique de mon jeu

Le plan de bataille (de prototypage) est désormais établi, mais il reste à monter l’armée (d’outils) adéquate pour le mener à bien !

Après donc un total de 2 ans (et cette longue introduction), j’ai finalement réussi à trouver “ma” solution de création de matériel, que je vous propose de découvrir dans les prochains paragraphes.

La solution


Résultat du process de création d’un set de tuiles
(les 2 plus grises sont leur verso pour les parties avancées comportant des complications de terrain)


En préambule, je précise que “ma” solution est un peu coûteuse, mais finalement moins chère qu’une solution professionnelle chez un imprimeur. Surtout qu’en phase de création, j’ai déjà du réitérer le processus deux fois (et ce n’est certainement pas la dernière).

J’invite les autres créateurs à partager eux aussi leur solution, matériel et process afin de pouvoir s’inspirer mutuellement !

Principe général

J’imprime les planches d’image des tuiles recto/verso sur du papier autocollant, que je colle ensuite sur les deux côtés d’une planche de carton assez épaisse (1 mm).

La découpe du carton utilisé est trop dure aux ciseaux, et devant pour ma part garder les bords de coupe nets, les solutions de type massicot, cutter, scalpel ne sont pas satisfaisantes.

J’utilise donc un emporte-pièce et un outil de frappe pour découper proprement mes planches de tuile par emboutissage manuel.

Matériel

N.D.L.R. : l’ensemble des liens des matériaux et outils redirigeant vers des sites marchands ont été repris sur le message suivant du sujet.
Nous précisons qu’il n’y a évidemment aucun partenariat, affiliation, ou incitation d’achat, et qu’il s’agit uniquement de liens informatifs des produits utilisés par l’auteur du sujet, qu’il partage ici suite à ses difficultés à les trouver.

Vue Globale

Voici la liste du matériel nécessaire pour la réalisation de mon set de tuiles :

  • La partie impression A3 :
    • une imprimante classique,
    • du papier autocollant qualité photo pour impression.
  • La partie découpe :
    • du carton 1mm 615g/m2,
    • des emporte-pièces,
    • une planche en bois à découpe standard,
    • une planche d’aluminium 5mm,
    • un outil de frappe (manche + plaque de frappe associée),
    • un maillet métallique classique,
    • facultatif, mais indispensable si vous voulez conserver votre audition : un dispositif anti-bruit ;).

Un petit tableau récapitulatif du budget associé :

  • prix fixe : à dépenser une fois,
  • prix variable : à dépenser à chaque itération.
Item Prix fixe Prix variable Remarque
Imprimante - - (*)
Carton - 3€ (18€ les 20 feuilles)
Papier autocollant - 3€ (49€ les 100 feuilles)
Emporte-pièces 24€ - Lot de 7
Planche bois - - (*)
Planche aluminium - - (*)
Outil de frappe - manche 40€ -
Outil de frappe - plaque 66€ -
Maillet - - (*)
Total 130€ fixe 6€ variable

(*) : prix non compté car déjà possédé avant la réalisation de mon prototype


Une fois le matériel acquis, un set de 78 tuiles et 3 plateaux ne coûte que 6€ environ !

Vue détaillée des différents éléments

L'imprimante :

La mienne est une Brother multifonction A3 à cartouche jet d’encre MFC-J6530DW

Remarque : pour les besoins spécifiques de mon prototype, il est nécessaire d’avoir une imprimante A3, car je dois conserver ensuite le plateau 30x30 de tuile évidé qui sert de cadre au jeu.
Tout mon matériel est donc “calibré” pour travailler avec une impression A3, mais dans l’absolu ma méthode pour réaliser des tuiles fonctionne aussi en format A4. Au besoin, l’impression A3 pourrait éventuellement être payée à un prestataire local en fournissant le papier autocollant.

Remarque : l’acidité des doigts, la sueur, le sébum sont les ennemis de l’encre sur du papier photo gloss. Après impression et séchage de 10 minutes, j’ai pulvérisé dessus 2 couches d’un fixateur en bombe classique trouvé en magasin de peinture artistique.


Le carton et le papier autocollant :

Il me faut simplement une planche de carton et 2 feuilles autocollantes par plateau d’un maximum de 36 tuiles si tous les espaces sont exploités.

Remarque : mon premier essai était sur du carton 3mm. Non seulement il est nettement plus cher que le 1mm (les 5 feuillet 3mm au prix des 20 feuillets 1mm) mais surtout infernal à emboutir : il fallait 2 à 3 coups de marteaux par tuiles, avec des déchirures en prime.


Les planches de bois et d'aluminium :

Remarque : J’utilise une combinaison des deux planches :

  • planche à découpe de viande standard en bois pour absorber le choc et ne pas péter ma cuisine (détail qui a son importance),
  • planche d’aluminium : nécessaire, car plus molle que l’acier, ce qui n’écrase pas l’outil de coupe (on peut en trouver en magasin de bricolage, personnellement c’est mon frère qui me l’a fournie).

Mon frère est dans la métallurgie, il m’a expliqué que :

  • frapper sur le bois seul provoque un rebond élastique et enfonçage de l’outil dans le bois,
  • frapper sur un substrat mou provoque un rebond important et une enfonce asymétrique avec le papier qui se défonce dans la coupe.


le verso des premiers essais avant d’avoir la plaque d’aluminium (je devais reprendre ensuite au cutter)



l’essentiel c’est la plaque d’alu, ici une belle épaisseur, mais je pense qu’une plus fine ferait l’affaire
(on voit les jolis motifs Pierre Cardin 70’s après les frappes).


L'emporte pièce :

Remarque : j’utilise exclusivement le carré 4x4 pour mon prototype, mais ils sont vendus en lots de différentes formes (j’ai acheté des carrées et des rondes car j’avais des jetons ronds dans mes conceptions précédentes).
J’ai eu beaucoup de mal à trouver mon bonheur, et c’est finalement dans les métiers du cuir que j’ai trouvé la forme adéquate.


L'outil de frappe :

Remarque : c’est simple, c’est le SEUL que j’ai trouvé ! Alors effectivement cet outil de frappe coûte vachement cher, pour un bête morceau d’acier…


Au travail !

Il est désormais temps de fabriquer mes tuiles !

La préparation des fichiers et l’impression

Je passe sur la création des designs des images des tuiles qui n’est pas le sujet du jour.

Attention toutefois à certains détails lors de la préparation des fichiers d’impression :

  • gestion du recto/verso : lors de la conception de l’image verso, il faut bien anticiper que le coin gauche se trouvera collé au côté droit du recto de l’autre côté de la planche !
  • la symétrie des marges pour que les repères de coupe tombent exactement au même endroit,
  • faire apparaître assez distinctement les marques de coupe : pour un imprimeur tiers, il vous demandera de les faire disparaître, car il suivra un calque vectoriel retiré à l’impression pour guider le laser (ou fabriquer l’outil de coupe), mais pour positionner l’emporte-pièce correctement, il faut les voir.

Remarque : malgré ma fabrication home-made, j’ai respecté les mêmes exigences que les imprimeurs : séparation de 6mm entre 2 coupes (le trait rouge), et 3mm de réserve à l’intérieur de ma forme coupée (les traits violets).

image

Le découpage

Comme mentionné plus tôt, le processus de découpe fait un bruit de malade, ne faites donc pas ça à minuit, et protégez vos oreilles !

Concernant la méthode en elle-même, comme vous vous en doutez, il s’agit de frapper fort !

En moyenne, je découpe une tuile toutes les 15 secondes : c’était lent au départ, surtout la frappe du marteau que je sous-estimais.
Et puis je suis passé en mode Chaplin des Temps Modernes ensuite ! :grin:


  1. installer la planche de bois dessous et d’aluminium dessus,

  2. positionner l’emporte-pièce sur les marques de coupes :

  1. frapper fort avec l’outil et un maillet métallique,

  1. réitérer jusqu’à ce que découpe de la dernière tuile s’ensuive, et voilà !


A la fin, j’obtiens donc à la fois mes 78 tuiles découpées proprement, et une grille évidée qui va servir les besoins de mon prototype.

Ici on voit que les tuiles s’encastrent dans les vides (les 4 encoches latérales de position de départ)

Conclusion

Pour mon cas, cette solution est parfaitemnt adaptée car elle me permet d’ajuster au gré des essais du jeu, sans dépendre de cycles de fabrication extérieure (devis, fichiers, paiement, livraison).

Je suis en mesure de refaire quelques tuiles rapidement, refaire un plateau en 20 minutes, ou l’ensemble des 3 en une heure d’effort (et de bruit), pour un coût négligeable.

Si à l’usage le 4x4 s’avère trop petit, je peux tout repenser en 5x5 (plus gros emporte-pièce).

Et si j’ai la chance d’intéresser des testeurs extérieurs, j’ai même la possibilité de réaliser une boite dédiée en quelques heures (en comptant le temps de réaliser aussi des cartes, des accessoires plastiques et la boite, non mentionnées dans cet article).

Bref, il ne me reste “plus qu’à” équilibrer les règles (oui je sais que d’autres commencent par ça avant de penser au matériel, mais chacun son chemin :grin:).

Faire et défaire, c’est apprendre son métier
- La mère de l’auteur

A vous de nous raconter votre process de prototypage.

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merci pour ce ptit reportage documenté sur les coulisses de la fabrication de ton proto. c’est cool

Les différents liens commerciaux du matériel mentionné :

Très impressionnant !

C’est comme ca qu’on se retrouve avec des protos de qualité identique voir supérieure a une vraie édition :wink:

Bravo !