Avant toute chose, je rappelle que le point de départ de mon raisonnement est qu’un jeu peut se critiquer et s’envisager comme une création du même acabit qu’un film, une chanson, un bouquin : création humaine où se rencontre la volonté d’expression d’un auteur et la volonté de divertissement, d’évasion, … d’un consommateur.
Dans ma précédente intervention, j’ai précisé d’entrée ce que j’entendais par critique, le rôle d’une critique : trier le bon grain de l’ivraie, « faire le bilan des qualités, caractéristiques, observations et défauts d’une œuvre, (…) mettre en évidence ce en quoi elle excelle et ce en quoi elle pèche ».
Si je reprends la définition du TLF (que l’on considérera comme une autorité), je lis : « Examen constituant la première phase de la capacité de l’esprit à juger un être, une chose à sa juste valeur. » Un peu plus loin : « Examen objectif, raisonné auquel on soumet quelqu’un ou quelque chose en vue de discerner ses mérites et défauts, ses qualités et imperfections ».
Le rôle d’une critique est donc bien de discerner les qualités et défauts d’une œuvre, en ce qui nous concerne, d’un jeu. Au-delà des critiques, il y a le temps qui va consacrer un jeu ou un autre comme chefs d’œuvre, comme classique, ou comme bouse (+ gradation de l’un à l’autre, bien sûr). Mais la critique est donc un jugement.
Or, je pense qu’il est possible de dépasser le cap d’un jugement qui ne tiendrait compte que de la sensibilité propre de la personne qui critique. Dire : ce jeu est nul parce que c’est un jeu de train et que je déteste le train, ça n’a pas de sens (sauf pour la personne qui s’exprime, mais si ce qu’elle dit ne vaut strictement que pour elle, pourquoi le dire ?).
Je pense que quelqu’un qui veut écrire une critique honnête pourra mettre une bonne note, c’est-à-dire relever l’ensemble des qualités et défauts d’un jeu et considérer une balance plus ou moins nettement positive, même à un jeu qui n’est pas particulièrement sa tasse de thé.
Je relève dans l’intervention de Xavo des propos qui vont dans ce sens, comme « permettre au rédacteur de se détacher au mieux de l’expérience vécue ». Il en arrive d’ailleurs à l’idée de grille d’évaluation d’un jeu, et de spécificité, du fait de juger un jeu pour ce qu’il est et non pas pour ce que l’on y prend : « il ne faut pas aborder un jeu de bluff avec la grille d’un jeu de stratégie par ex., d’où l’importance d’avoir une culture ludique vaste ». C’est la même chose avec les films : on ne jugera pas un film dans l’absolu mais pour ce qu’il est, par rapport au genre qui est le sien. Si quelqu’un n’aime pas les westerns, il y a de fortes chances pour qu’il n’aime pas « Il était une fois dans l’ouest ». De là à dire que c’est un mauvais film, il y a un manque d’intelligence, quelque part.
En somme, plus un critique aura du métier et une culture ludique, plus il affinera ses grilles d’analyse, plus il pourra être objectif. Au contraire, un béotien, ou un amateur, aura tendance à se retrancher derrière sa subjectivité pour ne prendre aucune responsabilité dans son opinion qu’il ne voudra surtout pas considérer comme une analyse.
Enfin, j’aborderais la notion de plaisir que certains brandissent haut et fort. Le but d’un jeu est de procurer du plaisir à celui qui le pratique. Rien de neuf sous le soleil, sauf que c’est la même chose avec un roman : il est censé procurer du plaisir (amusement, émotions, jubilation, confort de situation, évasion, etc.) à son lecteur. Idem pour une chanson, pour un film, pour un plat même.
Or, tous les goûts sont dans la nature et le public par essence imprévisible…
Sauf que…
1) On peut quand même parfois prévoir le goût du public qui réagit souvent de manière grégaire (effet de mode ou d’uniformisation). Des phrases comme : « ça, ça va être un tube », « ça, ça va vous plaire ! », « je suis sûr que ça va vous plaire », « vous allez adorer ! » ; des faits comme le choix d’un single par une maison de disque (pourquoi ce titre plutôt qu’un autre ? Parce que des responsables plus ou moins expérimentés ont senti –l’instuition est une analyse qui est faite par l’inconscient– le potentiel d’un titre, d’une chanson).
Anecdote : quand Alain Chamfort a eu composé le titre Manureva, il a apporté cette musique à Serge Gainsbourg qui devait en écrire le texte. Gainsbourg a d’abord écrit un texte (Good bye California, je crois) mais Chamfort le lui a refusé car le texte n’était pas terrible et aurait déforcé la chanson qu’il sentait comme un tube potentiel. Ensuite, l’actualité a mis le mot Manureva dans l’oreille de Gainsbourg et le texte qu’il a alors écrit a eu l’aval de Chamfort. Il n’empêche que Chamfort avait prévu que sa musique aurait du succès, grand ou petit, il l’ignorait bien sûr, mais il avait senti la force de ce titre.
2) Il y a des tas de chefs d’œuvre à côté desquels on est passé, on = le grand public et même grand nombre de critiques ! Tous ces chefs d’œuvre de littérature (Les nourritures terrestres, quasi tout Stendhal, Rimbaud, …), de peinture (Le Caravage), de cinéma (L’atalante de Jean Vigo) qui ont été sauvés d’extrême justesse mais que l’on avait condamné parce qu’il n’avait pas provoqué assez de plaisir !
Anecdote : si je donne un livre à lire à mes étudiants, à mes élèves, certains ne vont pas aimer, beaucoup même : c’est trop ceci, c’est trop cela, c’est lent, c’est long, c’est difficile, etc. En fait, ces jeunes n’ont pas compris le livre, ni son intérêt, ni son importance et sa force. Le rôle du critique est de pointer ces qualités qui pourraient échapper à un grand public pressé, trop sollicité, impatient et paresseux.
Il y a une expression qui dit « avoir droit au chapitre », et bien je trouve que d eplus en plus, notre société, au nom de la démocratie et du droit à chacun à s’exprimer, donne la parole à des gens qui n’y connaissent pas grand chose mais qui ont un ressentiment né d’une mauvaise conmpréhension des choses mais qui tiennent à l’exprimer. Tout le monde a aujourd’hui droit au chapitre.
Alors bien sûr, c’est un point de vue élitiste et anti-démocratique que je défends là : il y a un petit nombre de spécialistes (e. a. l’idée de “culture ludique vaste” exprimée par Xavo) qui est plus à-même que le grand nombre pour apprécier les qualités d’une œuvre. Sauf que c’est ce qui s’est passé jusqu’à présent dans l’histoire de l’art. Diffusez Citizen kane sur une chaîne public, ce sera le bide ! C’est pourtant bien l’un des chefs d’œuvre incontestés du cinéma. Les gens qui apprécient le jeu de l’oie ne connaissent sans doute pas grand chose d’autre et leur appréciation, pour sincère qu’elle soit, est tronquée par leur faible connaissance des jeux de société. Décrivez un paysage que vous voyez à ravers une serrure et décrivez leur en regardant à travers une large baie vitrée, il y aura une différence, non ? Et une différence de pertinence et de qualité.