
Ce n’est pas la première fois que nous parlons du financement participatif sur Tric Trac mais c’est la première fois que nous l’abordons sous l’angle du fait divers.
L’information a été relayée sur bon nombre de sites Internet où l’on ne parle pas d’habitude beaucoup de jeux de société. Mais là c’est comme le Monopoly (et vous verrez que c’est le cas de le dire) ou les sous. Haaaa ! Les sous. Comme c’est bon d’en parler pour son public chéri. Ce que je suis juste en train de faire d’ailleurs, vilain chroniqueur que je suis.
L’année dernière, comme c’est de plus en plus le cas, un projet de jeu de société est soumis sur la plateforme mondialement connue KickStarter. Les éléments habituels sont fournis pour attirer le chaland… _Non. Les investisseurs… Ha. Déjà un souci de sémantique se pose. Le projet a besoin de 35 000 $ pour être réalisé et, comme d’autres avant lui, il attire l’adhésion de plus de participants que demandé ; à savoir une somme de plus de 120 000$. Même Z-Man Games garde un oeil sur l’affaire (voir liens ci-dessous). Voilà que plus d’un an après l’initiateur du projet, un certain Erik Chevalier annonce le capotage complet et définitif de celui-ci dans un texte d’une apparente et touchante naïveté où il explique qu’une grappe de pépins divers c’est abattu sur le projet et que s’il avait été un peu plus pro, cela aurait pu être évité. Les fameux pépins ne sont pas explicités très clairement mais il parle de souci d’egos, entre autres.
Il se trouve que le personnage a au moins le mérite de donner sa version des faits si lapidaire soit-elle, ce qui n’est pas le cas de tous les projets qui capotent. Certains d’entre-vous ont même dû en faire les frais.
Le garçon donc, sans doute dopé par le succès des piécettes qui tombent régulièrement, décide de quitter son boulot, paye soi-disant les investissements nécessaires au montage du projet (non un projet participatif ne coûte pas rien), dépense des frais pour contacter des banques, des partenaires pour monter sa maison d’édition et en profite pour se payer lui-même et déménager. Seulement voilà, le projet n’indiquait pas tellement qu’il incluait la création d’une maison d’édition, un salaire, un déménagement et autres frais destinés à se créer un avenir plus conforme à ses rêves. D’autant que le garçon n’est ni l’auteur des règles du jeu, ni l’illustrateur, ni le sculpteur des figurines. Il s’est entouré d’une équipe aux CVs bien remplis juste ce qu’il faut pour donner envie. Une équipe qui a d’ailleurs pris bien soin de se désolidariser de cette vilaine affaire.
Devant les réactions indignées (mais pas toutes) Erik Chevalier est venu apporter quelques précisions arguant de sa bonne foi et de son incompétence et en précisant qu’il ouvrait un compte bancaire spécial pour pouvoir rembourser ses investisseurs, laissant entendre par là que ce n’était pas déjà chose faite. Quant au délai de remboursement, il ne pouvait rien promettre parce qu’il devait déjà retrouver du boulot… Je ne sais pas vous mais dit comme ça, je trouve qu’on ne le sent pas bien.
Avant d’être informé de cette affaire, je ne connaissais pas le projet et consciencieux et parce que c’est quand même un peu notre domaine de prédilection, je suis aller voir le projet… Diable que c’est intéressant me suis-je dit (soutenu en cela par un Monsieur Phal qui m’envoie des infos depuis son lieu de vacances… tsss ! tsss !) car si vous ne connaissez pas, je vous invite à vous y rendre. Là pour le coup vos avis seront précieux car pour ma part je me suis surtout bien amusé. Pas des victimes non. Du jeu.
La chose la plus miséricordieuse en ce bas monde est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation toutes les informations qu’il contient.
- Howard Phillips Lovecraft in Dagon
Alors il y a tous les ingrédients propres à attirer le geek ludique et je sais de quoi je parle. Une bonne licence avec ici ce bon vieux Lovecraft qui est quand même le plus grand ambassadeur de FFG par exemple. Vous mettez un Cthulhu sur une boîte et elle se vend. On l’adore ce gros visqueux. S’il y en a bien un qui peut foutre la raclée aux zombies c’est bien lui ! Attention ! Mauvaises langues ne me faite pas dire ce que je ne dis pas. Il y a plein d’excellents jeux sur le Ftagn lalaÏ ! Je dis juste que c’est un vecteur porteur. Quel est l’autre ingrédient des bons projets ludiques participatifs pas vidéos ? La figurine. Alors là si vous n’êtes pas séduit par celles qui sont présentées vous êtes irrécupérable.
Tout ça c’est bon pour notre côté fétichiste et identitaire mais le jeu ? C’est là le truc. Ce jeu est un Monopoly. Et les gars de nous convaincre mollement que non c’est un peu différent. Il ne s’agit pas de construire des Hôtels et des Maisons mais de les détruire parce qu’on est un monstre. En plus on a des pouvoirs et même plusieurs manières de gagner la partie.
Ok mais bon ça reste le Monopoly… Un Monopoly Cthulhu quoi. Et ça, on aura beau le tourner dans tous les sens… On pourrait même imaginer mais là ce n’est que de la supputation que les gens de chez Hasbro ou FFG n’aient pas été très contents.
Toujours est-il que le Monopoly Cthulhu c’est 123 000$ dans la poche d’Azatoth et pas celle de ses adorateurs. Concernant ce sujet précis, il est étonnant de constater qu’on peut lever une telle somme pour un Monopoly même en le prenant au troisième degré.
Cela nous apprend plusieurs choses. Qu’on peut mobiliser vite et bien avec un bon sujet et quelques recettes. Qu’il vaut mieux être le premier à le faire. Qu’aucune compétence si ce n’est celle de sentir son marché et de s’entourer d’une équipe crédule est suffisante (mais juste pour un coup). Par là même, ce genre de mésaventure va couvrir d’un voile de méfiance ce mode d’édition.
Du côté de KickStarter, c’est assez blindé. On ne garantit pas grand chose et chaque investisseur particulier doit comme tout bon investisseur prendre ses risques. Il n’y a pas de remboursement automatique puisqu’il n’y a pas de clients.
Ce qui reviendrait donc à dire qu’investir sur un inconnu est plus risqué. Pourtant au départ c’est bien pour cela que le système a été créé. Permettre à des productions de voir le jour qui sinon seraient peut-être restées dans des cartons.
On a d’ailleurs déjà vu le système évoluer puisque des auteurs très connus et des éditeurs pas trop dans le besoin y ont vu un moyen de minimiser leurs risques tout en négociant une image déjà bien connue et réputée. Le cas le plus éclatant étant celui de Steve Jackson qui annonce des chiffres de vente qui laissent rêveur avec notamment avec « Munchkin » et qui atteint plus de 920 000$ de financement pour une réédition de « Ogre » qui en demandait un minimum de 20 000 pour voir le jour.
Quel intérêt ? Certains sont évidents. Essayez donc de vendre aujourd’hui quelque chose qui n’existe pas encore. Plus besoin de banquier, plus besoin de distributeur, plus besoin de boutiques et en fait même plus besoin d’éditeur. Le projet nécessite quand même un peu d’investissement pour convaincre (vidéos, illustration, proto, rédaction, …). Et quand même un certain savoir-faire en communication. On pourrait d’ailleurs croire que toutes ces économies permettent d’avoir des jeux pas chers mais même pas. Voire même ils coûtent parfois plus chers qu’un jeu édité traditionnellement.
Et puis surtout il y a la viralité. Chaque client devient un peu un partenaire privilégié et l’objet habituellement acheté sera encore plus le sien d’autant qu’en fonction de sa participation de petits gadgets personnalisés lui seront accordé.
Est-ce une raison pour jeter le bébé avec l’eau du bain ? Certainement pas. Comme tout système, il doit être éprouvé. Il doit être exploité et donner lieu à de vilaines expériences pour savoir comment il peut être mal utilisé. Hélas.
Parce que malgré tout cela, c’est une très belle idée. Et qui comme toutes les idées peut être pervertie. Reste la question qui se pose : comment se prémunir des voleurs ? Ou alors comme le suggèrent certains, c’est un lieu de prise de risque et chacun doit être à même de juger de la pertinence et de la viabilité d’un projet.
Mais là où coince cette analyse c’est que d’habitude se sont des professionnels, les éditeurs qui servent de filtre. On peut juger que parfois ces filtres sont trop sévères ou trop protectionnistes. Mais ils sont là et le risque est supporté par l’éditeur.
Je vous le dit encore,
n’évoquez rien que vous ne puissiez dominer
- Howard Phillips Lovecraft
Pour notre part, la généralisation de cette pratique nous a amené à avoir différents débats. Un exemple basique a été de définir notre position par rapport aux projets participatifs. À l’usage nous avions décidé de ne parler que des prototypes dont nous étions sûr de l’édition. Autant vous dire quasiment aucun donc. Non pas pour faire notre mauvaise tête mais juste par notre incapacité à pouvoir traiter la multitude de prototypes qui existent. Nous avons déjà du mal à traiter de l’ensemble de l’édition réelle. Alors pour les prototypes le problème fut réglé facilement mais quid des projets participatifs ? Nous avons donc décidé d’en parler une fois le seuil de faisabilité atteint. Restait ensuite l’épineuse question des forums. Les projets bons, mauvais, honnêtes, malhonnêtes ont tous besoin d’une chose : les investisseurs. Et quel bel endroit qu’un site de passionnés pour venir… informer ?

Autant vous le dire, nous avons eu peur que les forums de Tric Trac ne se transforment en nasse à tirelire de passionnés. Le problème a été résolu en créant une section spécifique du forum ce qui n’a pas enthousiasmé tout le monde qui y voyait là une belle manne bien pratique.
Comme vous le constatez le sujet s’ouvre à bien des questions et cet article n’a pas vocation d’y répondre. Par contre nous ouvrirons un dossier plus complet et sûrement un débat sur la Tric Trac TV comme celui que nous avions eu sur le plagiat, la copie et la ressemblance. Plutôt pour ou plutôt contre, vous aurez donc le temps d’affuter vos arguments.
En attendant :
« Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn. »
► Un article sur le Journal du Gamer
► Un article sur PC World
► Le projet sur Kickstarter
► Un article sur Génération Nouvelles Technologies
► Le projet “Ogre” sur Kickstarter
► Une interview de Zev sur Gamer Chris (english)



