Je ne pense qu’il faille faire tout un scandale de ces quelques mots de la part de la ‘bande à Ruquier’ comme on dit. Il manque trop d’éléments pour se faire une idée de ce que pensait l’animateur au sujet du monde du jeu. La plupart du temps, ses émissions sont tout de même superficielles, et qu’il aborde avec désinvolture les sujets les plus sérieux ne pourra que confirmer le peu d’importance de son avis sur un sujet de divertissement tel que le jeu.
Néanmoins, pour revenir sur les avis de certains concernant les ancêtres tels que le Monopoly, auquel on pourrait ajouter Diplomacy, Acquire, ce dernier moins populaire chez nous mais âgé de plus d’un demi-siècle tout de même, et autres Trivial Pursuit, Scrabble, la Bonne Paye (j’y ai joué dans mon enfance!), et pourquoi pas Scotland Yard (un de mes premiers jeux offert à Noël!) il faudrait en effet considérer ce qui fait leur force en terme de réussite économique. Celle-ci n’a que peu de rapport avec la qualité des règles ou leur inventivité. Tout simplement, ces jeux s’adressent à un ‘mass market’ alors que les jeux qui apparaissent le plus souvent sur Tric Trac et d’autres forums sont destinés à un public de ‘core gamers’ pour un ‘core market’ réduit.
Comparer le Monopoly et Puerto Rico (je n’aime d’ailleurs ni l’un ni l’autre, tout en reconnaissant au second d’indéniables qualités) revient à comparer un blockbuster de Michael Bay et un film d’Arnaud Desplechin par exemple. On peut sombrer dans le ‘c’est pourri/c’est génial’ ou encore le ‘aucune technique/quel talent’ mais en vérité on essaye par là de mettre sur le même niveau d’analyse deux réalités à la fois économiquement et idéologiquement distinctes.
Je ne pense pas qu’il faille s’insurger contre ceux qui ne connaissent pas et jugent un peu hâtivement le jeu de plateau. Par contre, on peut et on a le devoir de s’insurger contre les jugements ‘de valeur’ ou ‘moralistes’. Monsieur Ruquier pense-t-il que le jeu est par essence anodin ou superficiel? Là est la question. J’ai constaté sur ce fil de discussion qu’un membre du forum avait adressé un courriel à M. Ruquier. J’attends avec impatience un éventuel retour, même si je n’y crois pas vraiment, hélas. J’ai bien peur que ce que l’on nomme le ‘grand public’, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas des joueurs informés (je réfute le terme ‘d’initiés’ qui a des connotations équivoques…) n’adopte un regard condescendant au mieux, méprisant au pire, sur ceux qui font du jeu un hobby. Je les invite à lire au moins ‘Qu’est-ce qu’un jeu?’ dans la collection Chemins Philosophiques chez Vrin, ou encore les belles pages de Montaigne et Pascal sur le divertissement.
On a le droit à l’élitisme, ou du moins ce que souvent les gens peu informés, justement, nomment ‘élitisme’ par jalousie ou étroitesse d’esprit, ou encore dédain aculturé, lorsqu’il s’agit de justifier non seulement l’agrément que l’on reçoit dans le divertissement ludique, mais aussi le fait qu’un joueur, qu’il fût un adepte du Monopoly, d’Advanced Squad Leader, de Dominion, de Dungeons & Dragons ou encore de la belote est doté d’un cerveau non moins estimable que celui des censeurs.
Un point de comparaison:
Je suis avant tout un joueur de jeu de rôles, et j’ai vraiment subi la campagne d’infâmie et de diabolisation dont fut victime cette activité connexe du jeu de plateau. Mme Dumas n’y fut pas pour rien en son temps, et quand je pense que des problèmes de société aussi graves et sérieux que le suicide des adolescents (une des causes principales de mortalité à cet âge), la profanation de sépultures et la xénophobie (l’affaire de Carpentras, pour laquelle des joueurs de GN furent accusés gratuitement par la presse) ou encore le délire homicide et/ou schizophrène furent parfois décrits comme résultant de la pratique du jeu de rôles (à la manière de ces comic strips d’un certain révérend américain dont le nom m’échappe et qui fait de D&D un évangile du diable, cela prête à sourire mais cet homme est d’un sérieux… mortel), j’éprouve toujours une crainte plus ou moins grande quand les médias se penchent sur la pratique des jeux. J’espère de tout coeur qu’il n’y aura plus un ‘jyhad’ (en ces temps de surveillance acharnée du langage, je précise que j’emploie le mot au sens où certaines organisations terroristes l’emploient, et ce sans vouloir heurter la sensibilité religieuse de quiconque) comparable à celui qui a été exercé contre le jeu de rôles (hélas encore récemment avec un film sur la question, sans parler de ces films tels que La Vague qui décrivent l’embrigadement quasi-sectaire et/ou fasciste des jeunes en appelant cela un ‘jeu de rôles’…) à l’égard du jeu de plateau ‘spécialisé’. Mais je suis sûr que je suis hélas encore naïf malgré tout et qu’il doit bien exister pareilles dérives quelque part, sur Internet, ou ailleurs…
Pour conclure:
Les jeux qui amènent à eux la plupart des suffrages (Agricola, Tigris & Euphrates, Dominion, Puerto Rico, Race for the Galaxy, etc.) sont parfois décrits avec une certaine tendance hautaine à les faire passer pour des jeux ‘supérieurs’. Une fois de plus, je le répète, je ne pense pas qu’il faille comparer l’achat de la Rue de la Paix à un tour de vente d’indigo et de café à Puerto Rico… Faire cela, c’est justement faire le jeu des détracteurs aveugles, c’est proclamer qu’il existe un ‘clan’ de joueurs irréductible à tout élargissement vers le grand public. Se poser la question de la jonction entre le joueur de Pictionary et celui de la Guerre de l’Anneau par exemple (désolé pour ce rapprochement plus qu’improbable!) est plus intéressant. Mais cela demande du temps et de la patience.
Le monde du jeu de plateau est un microcosme, dévoré progressivement par le jeu vidéo (on a parlé du Monde du Jeu 2009 à la télévision et dans la presse…mais seulement pour le jeu vidéo!), force inéluctable qui a tendance à crisper les joueurs, qui montent sur leurs grands chevaux, et c’est aussi un monde où les jalousies sont parfois virulentes… Avez-vous remarqué comme il est facile de s’emporter et même d’en arriver à des extrémités langagiaires inouïes lorsqu’il est question de la défense ou de ‘l’assassinat’ d’un jeu? J’ai lu de ces choses ne serait-ce que sur Tric Trac (la fameuse section ‘les douves’…) On pourrait en rire si les faits ne démontraient parfois qu’il s’agit dans ce cas d’une manifestation de ce que les ‘geeks’ ont de pire, au même titre que les ‘otakus’, à savoir une tendance à l’obsession obtuse… voire à la névrose! Sans parler de l’image qui en découle…
Ne perdons pas de vue que le mot ‘jeu’ vient du latin ‘jocus’, qui signifie ‘plaisanterie, badinage’…