Les secrets (bien gardés) de Warden Keene

Spoon River, vous connaissez ?

Etats-Unis, état de l’Illinois, au sud-ouest de Chicago, un cours d’eau affluent du fleuve Illinois. Sur l’une de ses collines des habitants ont rejoint pour l’éternité un même lieu, celui du cimetière.
Qui a déjà marché dans un cimetière a déjà observé les stèles, les patronymes, les dates, les plaques, les fleurs, la mousse et a déjà ; accompagné du crissement des graviers sous ses semelles ; commenté un marbre excentrique, des liens de famille, un jeune parti bien tôt, un passionné de moto, une tombe abandonnée, des fleurs fraîches et celles blanchies par le soleil, une porte de caveau entrouverte qui pique la curiosité…

C’est là, au cimetière de Spoon River, que Paolo Mori et Silvano Sorrentino accompagnés du papillon de nuit Bombyx nous proposent Les secrets de Warden Keene et de déambuler avec l’œil aiguisé, car il semblerait que tout le monde ne repose pas en paix.

Immersion dès les premiers pas

La couverture, aux airs de BD franco-belge, nous entraîne dans une narration semi-réaliste, sombre mais pas glauque. Le reste du matériel nous plonge dans ce même univers et, sous le trait et les couleurs de Florian Belmonte, réveille une ambiance un brin nostalgique. Un carnet, des enveloppes, un portail, des corbeaux, une bougie et des tuiles double couche que l’on dispose sur la carte du cimetière et déjà on se livre à observer des gravures, des fleurs, des formes de stèle… Apparaît alors quelque chose de mystérieux qui chatouille la curiosité : une date ou un nom caché(e) sous le lierre, une épitaphe énigmatique, une statue déplacée, des symboles identiques etc… On n’a pas encore commencé que les pièces du puzzle s’installent doucement.

L’édition de Bombyx maintient avec brio ce narratif avec des règles du jeu subtilement imbriquées dans le journal de Warden Keene dans lequel il détaille nos missions en tant que nouveaux gardiens du cimetière, à savoir :

« ouvrir à l’aube, retirer les mauvaises herbes, chasser les corneilles, fermer la nuit […] et pour tuer le temps observer les pierres tombales et découvrir les secrets qu’elles racontent ».

Une double page d’illustration nous ramenant en 1924 et nous voilà embarqués dans la première mission, celle de cœurs brisés.

Apprentissage pas à pas

Cette première mission et la deuxième sont des mises en bouche, des tutos faciles d’accès pour mettre en application les conseils de Warden Keene. Une fois cette passation entre lui et nous achevée, le cerveau entre en mode déduction, ébullition, observation. Une réflexion en arborescence car tout, absolument tout, peut-être un indice, une piste, un fil à tirer. Rien, mais rien n’est laissé au hasard. Et voilà que les hypothèses tombent, « et si… », « haaan regarde… », « mais ça colle pas… », « c’est quoi ce binz », « bah je comprends pas… ». Pourtant tout, absolument tout est sous nos yeux, il faut savoir regrouper les infos, mais les bonnes. Et il est là le piège que l’on peut s’auto-tendre en cherchant trop loin, trop compliqué, trop poussé. Il faut aussi dire que certaines fausses pistes ont été délicatement glissées par-ci par-là.
Warden Keene se doutait de nos égarements, nous novices gardiens observateurs de cimetière. Il a donc avec malice a listé dans son carnet des indices pour nous venir en aide. Pour valider nos constatations ou débloquer notre réflexion il nous conseille de lire petit à petit les étapes de sa propre réflexion en utilisant un cache (disponible dans la boîte) avant de tourner le livret et découvrir la solution. Mais attention esprits curieux ! Attention œil flâneur ! Attention à ne pas mordre sur la ligne suivante au risque de dévoiler un détail pas encore repéré et pourtant à votre portée.

Les papillons de nuit dans le ventre

Quelle sensation lorsque ça fait tilt ! Lorsque le dernier détail, la dernière pièce du mystère est trouvée et débloque avec logique la solution finale. Ça pointe du doigt une tombe, ça tape des mains, ça dit « attends ! », ça se lève d’un bon d’un « j’ai trouvé ! ». Il faudra parfois du temps, de la patience, laisser le jeu sur la table, l’oublier et y revenir l’esprit plus clair. A l’inverse, par moments c’est d’une évidence, d’une clarté, c’est « crystal clear » nous dirait Warden Keene.

Comme ça je donne peut-être l’impression que nous avons réussi à tout résoudre, et bien, non… Nous sommes à deux tiers de réussite car les twists, toujours logiques, ont été parfois plus malins que nous. C’est parfois avec une sensation de frustration qu’on a laissé le jeu sur la table. Ce sentiment de ne pas avoir été assez loin, ou à l’inverse trop loin. Pire, d’avoir effleuré la bonne piste sans la dérouler jusqu’au bout. Et c’est cette même frustration qui nous a fait nous enthousiasmer pour l’énigme suivante, qui nous a fait chercher à être aussi malins que les auteurs.

Et sinon Spoon River vous connaissez ?

Etats-Unis, Illinois, au sud-ouest de Chicago, petite ville située le long de la rivière du même nom. Sur l’une de ses collines Edgar Lee Masters fait parler les défunts de la ville au travers de deux cent quarante quatre poèmes en vers libres dans un recueil traduit en français sous le nom de « Des voix sous les pierres ».
C’est un Monde de Jeux qui avec cette vidéo a piqué ma curiosité et je me suis procuré le livre que j’ai commencé à lire en parallèle de la résolution des énigmes de la boîte de Bombyx.

Mais alors quel lien entre un livre de 1915 et un jeu de 2026 ?

Et bien Aline d’un Monde de Jeux et la page de crédits sur le livret de jeu l’expliquent très bien. Ce recueil est comme un jeu d’enquête, une lecture en va-et-vient entre des poèmes qui se font écho les uns aux autres. Vous lisez un poème et, quelques pages après, un autre épitaphe fait référence au le premier. Vous relisez donc ce premier et le comprenez mieux. Le défunt, ses contours, sa vie et sa mort se font plus clairs.
Petit à petit la vie de ce village américain se déroule en couleurs sépia : trahisons, adultères, secrets livrés à travers les mots de ses morts… Les secrets de Warden Keene s’inspirent du livre. Alors, lorsqu’en parallèle de résoudre les énigmes on lit l’œuvre de Masters, on voit les connexions, les inspirations et c’est une expérience singulière et agréable.

Essayez, et peut-être qu’un certain Keene, gardien de cimetière, ou un certain Masters, poète de son temps, vous fera un petit signe dans l’une ou l’autre de ces œuvres très originales.

14 « J'aime »

Super article. Ça me donne envie de lire le livre

Un bel article pour un jeu qui fait plaisir, sans appli, et, comme dit, tout est sous nos yeux. Il faut par contre avoir l’esprit trèèèès large pour s’en sortir. Rien qu avec des mots, des dessins, on peut faire des grandes choses.
Et direction la bibli voir si le livre est dans les rayons.

Sans doute un peu différent, mais ça me beaucoup penser au jeu vidéo The roottree are dead. Quelqu’un peut confirmer/infirmer? En tout cas, ce jeu va directement dans ma todo list.
Merci pour l’article!

DA très sympa et sujet original, merci pour l’article. Par contre c’est apparemment un jeu d’enquête et je suis nul à ce type de jeu :roll_eyes:

1 « J'aime »

Comme dit ailleurs, le jeu est très beau. Nous venons de terminer la cinquième énigme et notre avis est partagé.

Jusqu’à maintenant, nous avons toujours cherché trop compliqué, au point de se dire après vérif, c’est tout ?
La toute fin de la cinquième ènigme nous a un peu frustré, on y a passé une heure. Solution très discutable à mon goût. Mais hélas, c’est souvent le défaut des jeux à énigme.

On va finir parce qu’on veut savoir jusqu’où ce jeu nous mène. Un peu déçu pour l’instant. Mais qu’est-ce qu’il est beau, matez moi ces pierres tombales, parfois en double couches…

Je viens de le sortir aujourd’hui, ça commence gentiment et c’est joli ces petites tombes sur la table de la salle à manger :slight_smile: (sérieusement c’est bien fait).

Tu donneras ton avis sur le livre? Toujours très curieuse de découvrir de nouvelles lectures :slight_smile:

Je ne suis pas une lectrice habituée aux poèmes donc il me faut un peu de temps et de calme pour m’y plonger.
Je picore le livre par sections (coupées par des photos) et je me surprendre à faire des liens et donc retourner en arrière relire une épitaphe qui s’éclaircit avec ce nouveau lien. J’me suis même posée des questions à dires comme s’il y avait qqch de faux vu les indices suivants, un truc louche que j’espère la suite va éclaircir.
J’m’y amuse par « la mécanique » (qui n’est pas sans rappeler le jeu) plus que par la poésie qui reste encore un art qui m’échappe.

ah c’est des poèmes ok, j’ai du lire trop vite, je pensais que c’était un roman :sweat_smile:

Je n’en suis qu’au tout début mais en avançant ça me donnera pê l’envie aussi de découvrir ce recueil :slight_smile: