[A venir : reste des photos]
Comme je l’indiquais dans “hier j’ai mangé une choucroute”, j’ai récemment cédé aux sirènes du consumérisme et du marketing en sombrant dans le duo “non-anniversaire” + “vente flash” (ne repassez pas par la case départ) d’un site bien connu qui, comme TT, n’est paraît-il plus ce qu’il était depuis qu’Asmodée l’a racheté (d’après les grincheu.se.s).
Pour être plus clair : j’ai acheté Merchants of Andromeda. Voici ci-dessous mon avis à chaud (déjà posté sur bgg en version anglaise).
Tout d’abord il faut évacuer un point assez crucial. Merchants of Andromeda n’est PAS un jeu de Reiner Knizia. Il s’agit plutôt, comme quelques autres sorties récentes de chez allplay & cie, d’un redéveloppement récent d’un jeu ancien. Dans le cas présent on est plutôt face à un genre de “inspiré d’une histoire vraie”. Ici c’est un jeu de Knizia ancien (2000) et plutôt oublié qui a eu droit à sa version Netflix, à savoir: Die Kaufleute von Amsterdam. Il se trouve que c’est l’un de ses titres les plus thématiques. Si, si, je vous jure. Le cœur du jeu et gimmick matériel est une enchère hollandaise utilisant un bidule à ressort.
La vielle boîte contient un cadeau bonux (source bgg).
Le thème du jeu est précisément, comme c’est bien fait, l’âge d’or du développement d’Amsterdam, les joies et merveilles de l’établissement de comptoirs commerciaux (a.k.a impérialisme économique) et tout cela pour apporter la civilisation aux indigènes et assurer la plus grande gloire de dieu, bien sûr.
En toute logique, le gagnant est donc le plus riche à la fin du jeu.
La couverture promet grosse rigolade et inclusivité (source bgg).
L’ensemble présente un aspect extérieur global d’un superbe maronnasse, sobre et chic, très grand siècle. Des portraits de mâles blancs à moustache, avec chapeaux, dentelles et vêtements de deuil fleurant bon le protestantisme, proposent une piste d’identification aux joueurs.
“Brown. An elegant color… for a more civilized age.” (source bgg).
Ce jeu a été considérablement modifié par Robert Hovakimyan, au point qu’il doit en être considéré a minima comme le co-auteur. En fait plus de la moitié du livret de règles et les 2/3 du matériel du jeu viennent de son travail. C’est pas rien.
[Photo boîte Andromeda]
Extreme relooking
Et ça se sent. Globalement le jeu ne dégage plus un sentiment Kniziesque. La mécanique centrale de sélection de cartes et d’enchères descendantes est conservée et est toujours la partie la plus amusante du jeu. Malheureusement une toute petite modification fait qu’elle déséquilibre de manière assez désagréable l’ensemble. Lequel était déjà un chouille bancal…
[Photo 3 cartes Amsterdam]
En effet dans l’original, le joueur actif devra choisir parmi trois cartes laquelle appliquer pour lui, laquelle défausser et laquelle mettre aux enchères. Chaque carte permet d’ajouter un pion sur le plateau et/ou d’avancer sur une piste. A chaque tour de jeu on aura donc deux impacts sur l’état du jeu. Les décomptes pouvant survenir à tout moment (je simplifie, mais c’est l’idée), on voit donc que les joueurs loin dans l’ordre du tour sont désavantagés car ils vont général avoir moins joué, donc avoir moins de pièces pour scorer. Leur positionnement initial corrige un peu cela (ils occupent des positions rompant les égalités en leur faveur). Et puis ils n’ont qu’à enchérir plus aussi. Hein. Avec leurs argent qui est justement les PV (#ohwait).
[Photo trois cartes Andromeda]
Dans Andromeda c’est exactement pareil sauf que non: les cartes ont deux effets. Le joueur actif en choisit deux pour lui, mais n’applique qu’un effet pour chaque, et il en met une aux enchères, dont les deux effets s’appliqueront. Ainsi à chaque tour de jeu 4 modifications seront apportées au plateau, contre deux dans l’original. Si un décompte survient alors que certains joueurs n’ont pas joué leur tour c’est donc pareil que dans l’original, mais en pire : un joueur n’ayant ni joué, ni gagné d’enchères sera encore plus désavantagé !
Je trouve ce changement malheureux. Certes, l’état du plateau évolue plus vite. L’importance de gagner les enchères est renforcée. C’était probablement l’objectif, dynamiser, augmenter les enjeux, mais il me semble que le résultat est moins équilibré et aggrave un défaut au lieu de le corriger. Et c’est d’autant plus étonnant que ce défaut semble être connu de Robert Hovakimyan puisqu’il a revu la mise en place du paquet de pioche afin d’empêcher qu’un décompte survienne trop tôt (mais pourquoi pourquoi ne pas avoir modulé cela en fonction du nombre de joueurs ?).
Un autre point qui me chagrine - et c’est en fait celui qui me chagrine le plus - est que le reste du jeu a été complexifié au point d’être absolument impossible à reconnaître. Vous voyez le respect des sources chez Violet Le Duc ? Là on est plutôt sur du “pimp my car”.
A l’origine on a quatre zones où se jouent des majorités et dont les emplacements combottent avec les pistes de marchandises.
[Photo Amsterdam Indes]
Je pose un comptoir de soie aux Indes, je monte sur la piste soie.
Là on a 3 mini jeux quasi indépendant aux règles différentes avec des variantes de scoring et de départages différentes. Dont des votes pour modifier les scoring des autres zones aussi. Simple.
[Photo matos Andromeda]
MAIS POURQUOI ???
Là où l’on avait un système homogène, simple et intégré au reste mécaniquement et thématiquement, il y a désormais un tas de trucs et de machins. Tout étant disjoint, on estime mal les effets retour. C’est plus moderne. Déconstruit. Tout cela ce n’est pas très Kniziesque. Limite Lacerdien dans l’approche “y’en a un peu plus je vous le met quand même ?”.
Détail, mais révélateur : pour montrer qu’on assume son côté ameritrash on a même rajouté des dés. Vraiment une bonne idée ça aussi. Ça aide bien a estimer les choix de cartes lors des enchères qu’un tiers d’entre elles soient plus ou moins intéressantes en fonction des tirages de dés qu’on fera peut-être si on l’achète. Oui oui. Une bonne idée.
En terme de réalisation, le maître mot est cohérence. Ici aussi surabondance, diversité et bordélisme sont de rigueur. Tout arrive en petits bouts, c’est un jeu en kit : 5 ou 6 plateaux, deux sortes de cartes, 3 sortes de pions, des dés, des boîtes, des machins et des bidules. Et le tout est absolument recouvert de très jolies illustrations, dans un style cartoon très réussi avec pléthore de détails et de gags. Le résultat est un fouillis de couleur et de lignes absolument affreux. Personnellement, rien que regarder le jeu me donne mal au crâne. Je milite pour que l’on rajoute un bandeau d’avertissement “lumières clignotantes - risque d’épilepsie” sur la boîte.
Enfin, le thème. Je dois bien reconnaître que construire une station spatiale, même rigolote (je vous ai dit que les illustrations sont sympa ?), ça ne me parle beaucoup. Il faut croire que je fais partie de ces vieux snobs grincheux qui apprécient de revisiter avec des yeux contemporains le passé impérial de nos nations - illustres lumières au sein d’un monde d’obscurantisme ! - ainsi que nos gloires passées et les valeurs fanées qui les sous-tendaient. Sic transit gloria mundi comme le dit si bien Obelix. C’est pourquoi je déplore l’évacuation du thème original. Je préfère Monbasa à Skymines et je préfère K&K à China (comme quoi ce n’est pas un problème de maronnasse) : à chaque fois parce que le thème plus “proche” me permet de m’investir plus. Ici, pas de réel. On ne peut pas se questionner sur l’origine et l’impact de la fortune accumulée par les joueurs, ni se demander si admirer un Rembrandt c’est un peu cautionner ces pratiques. Je trouve ça d’autant plus dommage que, pour une fois, c’était un jeu de Knizia dans lequel thème et mécanismes étaient assez bien intégrés.
On a donc une station spatiale rigolote, ce n’est pas engagé, ce n’est pas engageant : ça ne parle de rien. Pépouze, tranquilou. Au moins les extraterrestres ça change des animaux anthropomorphes !
Dans les détails un peu décevants il faut aussi ajouter que :
- L’horloge servant à faire les enchères n’est pas présente dans la boite. Elle est remplacée par une appli. Qui n’est pas disponible en France. Un peu relou.
- La boite est limite trop petite pour tout ranger !
- Le jeu est sensiblement plus long que l’original.
Tu t’imagines que j’ai tout lu ? Est-ce que c’est bien ce truc ?
J’ai beaucoup ralé au dessus, mais il m’arrive de forcer le trait. Parfois. Au final, il y a dans cette petite boîte très bien remplie un jeu d’enchères assez sympathique. Le système d’enchères descendantes, le cœur du jeu, garde le même exotisme qu’en 2000 car il a été très peu utilisé depuis. Je regrette cependant que le jeu soit un peu trop long et surtout un peu trop alambiqué. Au final Merchants of Andromeda est un jeu amusant mais plutôt oubliable et loin d’être indispensable. A essayer en club plutôt qu’à acheter pour sa ludothèque personnelle.
Est-ce qu’il faut mieux jouer à Merchant of Andromeda ou à Die Kaufleute von Amsterdam ?
Pour moi la réponse est sans appel : jouez à l’original. C’est plus simple, plus rapide, plus thématique, mieux équilibré. J’ai apprécié ma partie de Merchants of Andromeda, mais je l’ai trouvée très frustrante car je considère cette édition comme une opportunité manquée. Le jeu original aurait gagné à avoir de meilleurs composants, plus lisibles (des jolies maisons en bois à la place des pions en carton !) et des ajustements au système d’évènements pour limiter les décomptes multiples dans le même tour et l’impact de l’ordre du tour (juste modifier la construction du deck aurait probablement suffit). Et surtout quelle idée d’avoir supprimé l’horloge mécanique !



