loic dit:Si, après ça, j'en reviens à Dieudo, il est clair que si tu vas voir on spectacle en te disant : ce type est antisémite (parce que tout le monde le dit), il y a surement des blagues qui passent mal. Si tu vas le voir sans a priori, tu te rends compte que les blagues ne sont pas plus antisémite que certaines blagues limite raciste qu'on entend ailleurs. Mais, si tu regardes n'importe quel spectacle (ou film, ou livre) au travers d'un prisme comme : cet auteur est raciste, ou antisémite ou n'importe quoi d'autre, rien n'est faisable et tout est attaquable.
Désolé, je reprends le fil un peu tard et je constate que ça a beaucoup avancé, mais j'aimerais assez répondre à ça. Loïc, peut-être es-tu, toi, capable d'abstraire toutes les "méta-données" concernant un artiste quand tu vas voir son spectacle, mais pas moi. Ni d'autres, manifestement. Dieudonné lui-même, et tu le sais très bien si tu regardes sa production (et là, je parle de ses
spectacles, pas de ses interviews, de ses vidéos ou autres), fait constamment référence à son passif médiatique, à son statut de paria, son antisionisme brouillon, etc. La force de Dieudonné, c'est qu'il crée une connivence avec le spectateur en leur permettant de voir de son point de vue le déferlement de boue qui lui est tombé dessus depuis Fogiel (et - c'est mon point de vue - dont il a appris à se délecter depuis). Comment espères-tu voir "sans a priori", en toute objectivité, un spectacle qui joue lui-même sur l'auto-référence et un artiste qui s'amuse constamment de sa personnalité médiatique ?
Pour faire plaisir à Cassiel, je vais donner un exemple : regardez le tout début de Fox-Trot (je me permets de mettre un lien - si un admin le souhaite, je l'enlève derechef :
http://www.skopado.com/ecmp/index.php?o ... mment-9331). Voici la transcription de la toute première vanne, à 1:55 (oui, je me fais chier ce matin

) :
DIEUDO : Fox-Trot, c'est le titre de ce spectacle. C'est une danse des années 20, ça, le fox-trot, ça veut dire "pas de renard" en anglais. C'est une danse qui illustrait l'époque du rêve américain. Parce que y a eu un rêve américain, à un moment donné, attention. (Signe de "Au-dessus, c'est le soleil"). Ça veut dire que t'as le rêve, euh, africain, on va dire... Et tout en haut, y a le rêve américain. (Grimace bouche bée). Alors c'est un rêve qui permet à chacun de devenir riche. Enfin "chacun", non. En réalité, non non. Ça concerne un tout petit groupe d'individus. Ah non, ah bah non. Bah déjà faut être Blanc. Déja, hein... Voilà. Faut être, euh... Juif. (Des rires fusent.) Non, non... (Dieudonné fait mine d'arrêter le public, puis sourit et laisse la salle applaudir.)
Bon, imaginons que tu ne connais pas Dieudonné, que tu n'en as jamais entendu parler, que tu es ce spectateur sans a priori que tu sembles appeler de tes vœux. Comment interpréter cette vanne ? Comment interpréter la double réaction de Dieudonné et de son public ? Sans les méta-(Dieu)données évoquées plus haut (son ostracisme médiatique, ses déclarations plus que limites, son positionnement politique, etc), comment est-il possible d'y voir autre chose qu'une curieuse façon de commencer un spectacle ? Ton spectateur idéal, au mieux, il ne pige pas ; au pire, il trouve ça un peu curieux, voire douteux, de débuter un spectacle comme ça.
Moi, j'y vois une putain de sortie antisémite, une petite perle facile lâchée dès le début d'un spectacle en sachant pertinemment que le public va suivre, parce que Dieudonné a connoté le mot "Juif" d'autres choses qu'une simple désignation éthnique, religieuse ou que sais-je encore. Il le charge de significations bien différentes de quand il dit "Blanc", par exemple, ou "Africain". Ça me paraît évident. Et s'il fait mine d'arrêter les huées qui suivent ce mot, son sourire en coin indique qu'il sait l'effet que ce mot peut produire. C'est là, pour moi, que se trouve l'antisémitisme. Dans cette connivence, ce coup de coude venimeux qui permet tout à la fois de victimiser l'énonciateur et de lui rallier l'auditeur.
Alors vous allez me dire que, oui, ce n'est qu'un extrait, que j'ai tronqué un passage du spectacle, qu'il faut tout voir. Bah, j'ai tout vu. Tous ses spectacles (sauf le Mur/Asu Zoa). Il utilise constamment le même procédé.
Et non, son public n'est pas forcément antisémite. En grande majorité - et c'est d'ailleurs aussi pour ça que j'ai aimé ce type et que j'ai vu tous ses spectacles -, je pense que les gens viennent voir un gars capable de franchir les limites, de briser les tabous, de faire office de révélateur sur la société/la vie/la "pâte humaine" (copyright Eric). Un véritable artiste, quoi. Et s'il me fait grincer des dents aujourd'hui, c'est parce que ce type qui était, à mes yeux, si lucide, si créatif, si intense, s'est laissé glisser vers la facilité, vers la connivence grasse et vers un humour appauvri. Lui qui éclatait tout sur son passage, qui brisait les tabous, s'est créé lui-même un tabou inattaquable - les Juifs/Sionistes - et virevolte autour sans relâche, il en parle sans cesse tout en clamant qu'on le bâillonne. Et la force de conviction qu'il possède en fait selon moi, un type dangereux.
YoshiRyu dit:
Tout à fait d'accord.
Donc est-ce que le lancer de nain est un acte antisémite si le nain est juif ?
C'est pas ça ...?
Huhu, pas mal ! D'ailleurs, ça m'étonne que Dieudo n'y ait pas encore pensé

P.S : encore une fois, désolé pour le pavé